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	<title>Blaumachen &#187; en Français</title>
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		<title>Sans toi aucun rouage ne tourne…</title>
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		<pubDate>Wed, 26 Oct 2011 11:37:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[en Français]]></category>

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		<description><![CDATA[Dans ce texte nous allons nous efforcer de comprendre ce que signifie pour l’évolution de la lutte des classes en Grèce le positionnement du Parti communiste grec (PCG) ouvertement en tant que police – l'important événement du 20 octobre – et quel est son rapport avec l’évolution de la crise.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>« <em>Dans la situation actuelle, les gens ne descendront dans la rue que quand ils auront peur. Et ils descendront d’un coup, tous ensemble&#8230; A ce moment-là on va dresser en face d’eux le Parti communiste pour qu’il les arrête</em> ».</p></blockquote>
<p>Ce pronostic étonnamment exact a été émis en 2007 par un vieux trotskiste lors d&#8217;une discussion de café. Dans ce texte nous allons nous efforcer de comprendre ce que signifie pour l’évolution de la lutte des classes en Grèce le positionnement du Parti communiste grec (PCG) ouvertement en tant que police<a title="" href="#_ftn1">[1]</a> – l&#8217;important événement du 20 octobre – et quel est son rapport avec l’évolution de la crise.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nous allons commencer notre analyse en tentant une lecture critique de la position de base de tous ceux qui qualifie l&#8217;attitude du PC comme une «trahison de la classe ouvrière» et qui plus est pourquoi les défenseurs de cette position regrettent que «nous nous battions <em>entre nous</em>». Ce point de vue semble ignorer ou oublier quel est le rôle du PCG dans la lutte des classes en Grèce. Mais en fait il ne s’agit pas d’une inattention. Il ne s’agit pas non plus d’une omission ni d’une méprise. Ce que cette conception ne perçoit pas est déterminé par l’essence de ce qu’elle voit, par la structure de sa vue, par le noyau même de son contenu. Ce qu’elle voit c’est la révolution comme triomphe de la classe ouvrière, la transformation de la société capitaliste en société d’ouvriers, bref la révolution telle que le PCG aussi prétend la concevoir (avec lui-même à la place des patrons, s’entend). C’est pourquoi cette critique accuse le PCG de « trahison » dans la recherche d’un <em>but commun</em><em>.</em> Elle considère même que le PCG trahit l’objectif commun de la société ouvrière «libre» parce que, de par sa pratique et son discours, il met en avant la constitution de la forme politique d’un État ouvrier aux dépens de l’autogestion ouvrière de la production. C’est en ce sens que cette critique s’insurge contre l’utilisation par le PCG du slogan «Sans toi aucun rouage ne tourne –  <em>Ouvrier</em>, tu peux faire sans patrons».</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quoique cela puisse paraître paradoxal au premier abord, c’est dans ce slogan que se trouve la substance de l’évènement du 20 octobre. Le contenu de ce slogan exprime le point de vue du PCG (et pas <em>seulement</em> du PCG, ce qui est très important) dans l’affrontement qui se produit historiquement dans la période actuelle entre les pratiques de la lutte de classe. Quand on lit attentivement ce slogan, on voit que le mot <em>ouvrier</em> donne la clé pour la compréhension du contenu de la révolution d’après le PCG (et pas seulement). Cette révolution n’abolit pas l’ouvrier en tant qu’ouvrier, elle n’abolit pas le prolétaire, elle n’abolit pas les «rouages», c’est-à-dire qu’elle n’abolit pas la production de la valeur. Au contraire, elle appelle l’ouvrier à se battre (ou à se ranger comme un mouton derrière les bergers, dans le cas du PCG) pour continuer à être ouvrier, à «faire tourner les rouages». L’expression utopique «sans patrons» signifie «de sa propre initiative», donc ayant des patrons qui seront eux aussi des ouvriers (soi-disant maîtres d’eux-mêmes) ou alors ayant comme patron le «parti des ouvriers». Derrière la pratique opportuniste du PCG s’appropriant un «slogan des anarchistes» se trouve la substance du maintien du travail comme activité séparée des humains après la révolution, avec tout ce que cela entraîne.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’attitude du PCG, consistant à défendre – dans ce moment critique pour le capital et l’État – le Parlement et la police contre les attaques d’une fraction du prolétariat, est parfaitement compatible avec ce slogan. D’autant plus que ces attaques contre l’État et la propriété ne deviennent possibles qu’en étant soutenues par une très grande partie du prolétariat, comme cela est apparu clairement le 19 octobre. La défense du travail ne peut se faire dans un vide historique, il n’y pas de forme an-historique du travail (comme laisse sous-entendre le slogan « Nous voulons du travail, pas du chômage » etc.). Il s’agit forcément de la défense du travail tel qu’il se trouve constitué dans le présent historique. Et par la suite, la révolution d’après le PCG sera la restructuration du travail sur la base de ses termes historiquement déterminés (d’ailleurs c&#8217;est ce qu&#8217;ont fait les bolcheviques quand ils ont pris le pouvoir en Russie en prenant part à la révolution prolétarienne de 1917, et ce qu’ont essayé de faire les syndicalistes de la CNT quand ils ont assumé la gestion des usines après l’insurrection prolétarienne de l’Espagne en 1936). Si nous combinons ces conclusions avec la stratégie du PCG – revendiquer pour soi-même un rôle de plus en plus important dans la reproduction de la classe ouvrière, donc se renforcer en tant que mécanisme de reproduction des rapports capitalistes qui opère en parallèle avec l’État ou parfois comme «rouage» de la machine étatique – alors il devient patant, dans le cadre de l’importance grandissante de la répression pour la reproduction de la classe ouvrière, que le PCG <em>doit</em> jouer le rôle de la police.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Et à propos de ceux qui se sont attaqués au PCG? Car si l’on suit cette ligne de pensée, comment expliquer qu’une partie de ceux qui se sont attaqués à la fraction rouge de la police, qui leur barrait la route vers sa fraction kakie, partagent dans une grande mesure la conception du PCG sur la révolution? Ceux qui leur reprochent de seulement se disputer avec le PCG pour le contrôle de l’avenue Amalias et – par extension – pour la direction politique du mouvement ont-ils raison ? Ce point de vue est en partie fondé, mais l’erreur se trouve déjà dans le contenu de la question (qui doit prendre la direction politique du mouvement ?). La substance de l’évènement du 20 octobre se cache sous la surface de cet affrontement politique. La réponse à la question de savoir <em>pourquoi cet affrontement se produit, quel est son contenu réel et pourquoi il arrive à constituer un problème central de la lutte de classe<a title="" href="#_ftn2"><strong>[2]</strong></a> dans plusieurs pays</em> ne peut être cernée que si l’on arrive à sortir de la bipôlarisation gauche/anarchistes (qui est une bipôlarisation des révolutions passées, « <em>la tradition de toutes les générations mortes écrasant de son poids le cerveau des vivants</em> »). Pour en sortir il faudrait se pencher un peu sur le contenu du camp “anarchiste”, ou black block, ou nommé selon les goûts de chacun (quoique la difficulté de lui trouver un nom stable démontre déjà quelque chose). Tout le monde sait que, parmi les “gens qui se battent”, la partie appartenant organiquement à la structure des groupes de l’ “anarchie militante” est dorénavant très petite, et de plus en plus petite à mesure que la crise s’approfondit. On sait également que, parmi ceux qui se battent, on peut dorénavant trouver des travailleurs, souvent sans que leur pratique soit dénoncée par leurs syndicats (p.ex. la Fédération des Travailleurs des Collectivités Locales), des chômeurs et même des petits bourgeois (p.ex. des propriétaires de taxis) qui subissent une prolétarisation en pente raide. Les “gens” qui provoquent d’une façon ou d’une autre les émeutes de la période récente NE SONT PAS, dans leur majorité écrasante, des anarchistes organisés, et l’influence des anarchistes organisés sur eux est minime et en diminution constante. Il s’agit plutôt d’un amalgame de jeunes prolétaires (et pas que jeunes à mesure que la crise s’aggrave) qui ont un boulot précaire ou sont chômeurs, et aussi de lycéens ou étudiants. Les pratiques de ces gens, d’habitude des émeutes sans revendication précise ou dans le cadre de luttes revendicatives, expriment l’impasse actuelle de la revendication, l’absence d’avenir qui a été produite dans cette crise en tant que crise de l’existence même d’un salaire et donc crise de la reproduction du prolétariat. Ces gens NE SONT PAS des “révolutionnaires” qui se battent parce qu’ils auraient une “conscience de classe”. Ils sont les vecteurs des pratiques produites par le fait que des prolétaires sont exclus du travail, par la dégradation violente de la condition des couches moyennes, par la course folle de la crise du capitalisme restructuré, aussi bien que par la tentative d’y faire face de la part du capital avec un nouveau round d’attaque qui va jusqu’à remettre en cause l’existence même du salaire. Les pratiques de ces gens sont aussi sans issue, si on les cosidère du point de vue de la recherche d’une stratégie pour la victoire de la classe ouvrière et la réalisation d’une société ouvrière. Mais c’est précisément l’impasse de ces pratiques qui préfigure leur dépassement dans la lutte de classe, un dépassement qui ne signifiera pas leur imposition à l&#8217;encontre d’autres pratiques mais qui sera produit dans le cours de leur coexistence conflictuelle avec les pratiques revendicatives. Ce dépassement ne pourra être produit que dans le stade où cet affrontement ne sera pas seulement une reproduction de la dynamique des émeutes sans revendication précise, mais aussi la prise de mesures concrètes et leur mise en oeuvre. Cet affrontement se produit objectivement, et les choix quelconques des individus sont surdéterminés par l’avancée foudroyante de la crise. Il ne s’agit donc pas d’un affrontement entre anarchistes et PCG devant le Parlement, cela n’est que l’apparence et une telle compréhension ne sert que les intérêts politiques spécifiques des anarchistes <em>politiquement </em>organisés et du PCG et ses petits compagnons de route. Il y aura certainement, des deux côtés de l’ “affrontement devant le Parlement”, des tentatives de puiser de la plus-value politique, et il se peut que sur le court terme ces tentatives paraissent aboutir (et cela aussi : des deux côtés). Toutes ces tentatives consisteront à se mettre en avant comme celui qui se soucie le plus de l’ “unité de la classe ouvrière”, et tout deux vont se servir presque des mêmes termes dans leurs accusations réciproques. Mais le développement de la crise s’accélère, et sous peu l’évènement du 20 octobre ressemblera à un petit jeu inoffensif ne se composant que de pierres, de deux ou trois molotovs et de quelques centaines de bâtons garnis de chiffons rouges.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>L’affrontement qui est apparu en termes de <em>fétichisme</em> politique comme un affrontement entre anarchistes et PCG devant le Parlement se produit comme un affrontement interne entre des pratiques du prolétariat dans tout le cycle de luttes qui a commencé avec la restructuration des années ’80 (’90 pour la Grèce). Il constitue la substance de ce cycle de luttes, et maintenant, dans la crise, toutes les contradictions qui l’ont engendré et développé se condensent et se rencontrent. Cet affrontement a été produit historiquement comme un résultat de l’accumulation du capital, c’est-à-dire de la lutte des classes, et n’est pas le produit de “stratégies”, de “trahisons”, de “conscience de classe” et autres constructions idéologiques. Les deux camps qui se forment à grande vitesse dans la condensation du temps historique ont des contours mouvants ; et ce qui semble aujourd’hui, <em>à travers le dépassement de ses propres limites, </em>préfigurer la révolution paraîtra demain divisé, ses contradictions internes, qui peuvent paraître aujourd’hui peu importantes, vont exploser. L’approfondissement de la crise mènera les pratiques au-delà du “stade des émeutes”, dans lequel à l’évidence nous nous trouvons aujourd’hui. Les révoltés de demain (qui n’est peut-être pas si lointain) seront contraints à prendre des mesures de continuation de la lutte qui seront en même temps des mesures de survie : des mesures communistes qui toucheront le noyau de la production de plus-value et qui seront aussi l’édification de nouveaux rapports sociaux. Dans le camp qui contestera l’existence même de la valeur vont, par exemple, exploser les contradictions du <em>militarisme</em> et du <em>sexisme</em>, qui accompagnent inévitablement les émeutes. Des conflits internes viennent, de nouvelles divisions sont inéluctables.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Nous nous trouvons dans le tourbillon, il n’y a plus rien qui puisse nous sortir de là. Toute tentative de saisir la structure des rapports de notre époque, toute tentative de nous affranchir d’une conception politique de la révolution, d’une conception qui, étant <em>politique</em>, appartient au monde révolu des révolutions passées, ne manquera pas de contribuer à la critique de ce monde – d’un monde qui de toute façon tremble, qui, en tant qu’ensemble de rapports sociaux, est menacé de destruction totale par la révolution qui vient.</p>
<p align="right"> <em>des agents du chaos</em></p>
<div><br clear="all" /></p>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref1">[1]</a>     Ce n’est pas seulement interdire aux manifestants l’accès à l’avenue Amalias qui définit la pratique du PCG comme policière. De nombreux documents prouvent que le PCG a protégé le plexiglas de la police avenue Vassilissis Sofias et le bâtiment du Parlement de façon très spécifique et ciblé, c’est-à-dire sans qu’il y ait de la «population non combattante» du PCG derrière le service d’ordre .</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="#_ftnref2">[2]</a>     Tellement central en Grèce qu’il repousse l’assassinat d’un manifestant par la police à l’arrière-plan. La police de l’État a utilisé une telle quantité de gaz lacrymogènes qu’elle a réussi à assassiner un de ceux qui défendaient la classe ouvrière en montant la garde devant le Parlement. Dans plusieurs pays, surtout de la première zone du capital (derniers exemples l’Italie et les États-Unis), l’affrontement apparaît sous la forme du bipôle émeutes d’une part, occupations et manifestations “pacifiques” de l’autre.</p>
</div>
</div>
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		<title>La phase de transition de la crise: l’ère des émeutes</title>
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		<pubDate>Sun, 14 Aug 2011 10:02:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[en Français]]></category>

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		<description><![CDATA[Le rapport capitaliste ne peut pas surmonter sa crise de reproduction. Cette crise, aujourd’hui, n’est plus seulement d’ordre financier. Elle prend de plus en plus la forme d’une crise sociale généralisée.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Ce texte très intéressant des camarades de Blaumachen essaye d’embrasser le moment actuel (sic !), du mouvement d’octobre contre l’allongement de l’âge de la retraite en France aux « indignés » d’ici ou là en passant, bien entendu, par les révoltes d’Afrique et du Moyen Orient.. </em></p>
<p><em>Pour eux, le rapport prolétariat/capital est  entré  dans la deuxième phase de la restructuration qui a suivi l’entrée en crise du système fordiste et la fin du programmatisme, dans les années 70. Cette deuxième phase est actuellement en crise…..</em></p>
<p><em>L’exacerbation irrépressible du capital financier en danger permanent de dévaluation (d’actualité brulante !!), la dépréciation de la force de travail et l’exclusion des prolétaires «surnuméraires», que ce soit la jeunesse, théoriquement «entrante» dans le circuit de la production ou les classes moyennes prolétarisées font le contexte explosif des événements qui secouent le monde au cours de ces derniers mois………et de ces dernières heures!!<br />
</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le rapport capitaliste ne peut pas surmonter sa crise de reproduction. Cette crise, aujourd’hui, n’est plus seulement d’ordre financier. Elle prend de plus en plus la forme d’une crise sociale généralisée. La seule chance, pour le capital, de surmonter la crise serait que le processus destructeur qu’elle a initié puisse aller à son terme. Un nouveau cycle d’accumulation ne pourrait démarrer que par une dépréciation ou par une destruction immédiate et suffisamment importante de capital productif (plus importante encore, grâce à la dépréciation / renouvellement du capital fixe), suivie d’une restructuration du mode de production.</p>
<p>Une dévaluation suffisante du capital a aujourd’hui comme condition préalable la dévaluation massive du quasi-capital financier (QCF: c’est à dire le capital potentiel stocké dans le système financier et sous la menace constante d’une dévaluation massive lors de la crise actuelle). Cette étape est nécessaire en raison de la structure actuelle du capital social et de l’importance particulière de sa forme financière pour la reproduction du capital. L’importance du capital financier a marqué la période historique actuelle du capitalisme restructuré. La restructuration qui a suivi la crise des années 1970 a abouti à la financiarisation du capitalisme comme un tout, il n’a pas renforcé le seul système financier comme composante du capital. Le rôle du capital financier dans le processus de collecte et de répartition des profits, dans la période entre 1982 et le déclenchement de la crise en 2008, a été décisif dans l’évolution du taux de profit.</p>
<p>Le capital financier a été l’ «architecte» du mécanisme de la péréquation du taux de profit dans le processus de mondialisation. Dans la phase d’expansion du cycle, la mondialisation financière a encouragé l’investissement en augmentant la population disponible pour l’exploitation et renforcé la concurrence entre les  forces de  travail dans le monde (la compétition pour le prix le plus bas a conduit à la spirale descendante de la valeur de la force de travail au niveau mondial). Dans le même temps, la mobilité des capitaux et le succès du capital financier dans l’organisation de l’augmentation de la rentabilité ont été si efficaces qu’ils ont conduit à l’inversion de la relation entre l’intérêt et le profit des entreprises. L’augmentation progressive du QCF au cours de cette phase du cycle était absolument nécessaire pour l’expansion de la production et, simultanément, l’expansion de la production a entraîné la montée du QCF comme sa conséquence. Cet accroissement du QFC a déterminé le taux d’accumulation faible (par rapport au cycle précédent) qui a caractérisé toute la période. Le taux d’accumulation faible est lié au fait qu’une partie des bénéfices devait être «recyclée» dans le système financier, afin que ce dernier puisse continuer à surveiller et «manager»  la hausse de la rentabilité. Ainsi, la croissance du taux de profit a été fondée sur un taux relativement faible d’accumulation. A mesure de l’avancée dans le cycle, la financiarisation a contribué à la réduction du capital variable par rapport au capital fixe et, enfin, à la maturation de la crise de surproduction du capital. La mondialisation financière a été le mécanisme par excellence pour  restructurer, puis pour gérer le capitalisme restructuré, sur la base de la faible accumulation dans les secteurs productifs. La financiarisation (et la mondialisation qui s’y rattache) est un mécanisme qui produit à la fois l’expansion et la crise de ce cycle d’accumulation.</p>
<p>Cette relation très étroite entre le capital financier et le processus de production dans le contexte du capitalisme restructuré rend, d’une part, la dévaluation du QCF  nécessaire pour provoquer une réaction en chaîne de dévaluation / renouvellement du capital fixe. Mais, d’autre part, elle la transforme en un processus qui serait très dangereux  – étant donné la liberté absolue de circulation des capitaux – car ce serait un choc énorme pour les systèmes bancaires et par conséquent pour l’économie de chaque pays capitaliste. C’est une différence importante entre notre période de capitalisme restructuré et la période du keynésianisme/fordisme. L’internationalisation du capitalisme dans cette période-là était fondée sur une délimitation nationale de la reproduction des rapports sociaux capitalistes et sur le contrôle par le capital financier ; il était possible d’arrêter (ou du moins de contrôler efficacement) la circulation des capitaux au milieu d’une crise.</p>
<p>La condition préalable, pour le début d’un nouveau cycle d’accumulation, est que la dépréciation du capital fixe pendant la crise soit  plus vaste et plus rapide que la dépréciation du capital variable. C’est cette phase du mécanisme de crise qui permet au taux de profit de «récupérer» et au processus d’expansion de la production pour chaque cycle d’accumulation de démarrer. La classe capitaliste a fait jusqu’à présent des efforts anxieux pour retarder l’inévitable déploiement d’une phase destructrice de la crise. Ces efforts dissimulent leur crainte des révoltes possibles du prolétariat, dans certains pays, mais ils exacerbent également les contradictions et  conflits inter-capitalistes.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><em>La deuxième phase de restructuration</em></strong></p>
<p>Les nouvelles mesures sont imposées par le capital à un niveau quasiment mondial et elles constituent la deuxième phase de la restructuration (voir annexe). Ces mesures sont une tentative pour maintenir la structure actuelle de l’accumulation. Cet effort consiste en deux processus, liés l’un à l’autre:</p>
<p>Le premier processus est la valorisation partielle du QCF dans les secteurs et les industries qui sont principalement liés à la reproduction de la force de travail et la distribution de la plus-value produite (propriétés publiques privatisées ou bradées, restructuration des systèmes de sécurité sociale, etc.) Ce processus parcours le cycle d’accumulation, de la périphérie vers les centres d’accumulation. Il est également un élément important de toutes les guerres régionales à partir de 1980. Mais aujourd’hui, ce processus s’accélère, notamment en matière de privatisation de capitaux fixes qui, jusqu’à présent, appartiennent à l’Etat ou dont le principal actionnaire est l’Etat. La tentative de valoriser le QCF comprend le passage de plusieurs capitaux productifs sous le contrôle absolu du circuit financier ; c’est la forme actuelle de la centralisation du capital.</p>
<p>Le second processus est l’effort pour baisser encore le coût de la force de travail par la contrainte policière. Cette dépréciation est le résultat et la condition sine qua non de la tentative de valorisation partielle du QCF (La Grèce est un exemple typique à cet égard).</p>
<p>Ces deux processus définissent la deuxième phase de restructuration (nous sommes encore dans le cycle d’accumulation qui a commencé après la crise du keynésianisme / fordisme) et visent à augmenter le taux de plus-value, en partie grâce à l’extraction de plus-value absolue. La baisse du coût de la force de travail, qui était initialement responsable de l’expansion de la production dans le cycle d’accumulation actuel, est utilisée à nouveau comme un moyen de vaincre (ou de dépasser)  la crise, et finit par l’aggraver.</p>
<p>Deux points sont importants ici: premièrement, la valorisation attendue d’une partie du QCF n’est possible que par la création de nouveau QCF (aux Etats-Unis, après le Quantitative Easing 1 (QE1) est venu le QE2, et l’Eurozone discute en permanence le refinancement des emprunts contractés par ses États membres en échange de  mesures plus sévères, etc.) Ce paramètre tend à transformer la crise financière qui est actuellement en cours en une crise monétaire aiguë puis en une crise de la valeur. Deuxièmement, la privatisation des biens de l’état qui est le résultat (mais aussi une cause) des cas d’insolvabilité d’état qui se produisent partout dans le monde – signifie que la politique financière de chaque état devienne absolument contrôlée par le circuit international des capitaux financiers. Cette évolution a abouti à l’approfondissement de la crise existentielle de l’état-nation capitaliste comme entité politique autonome et a conduit à la crise de la mondialisation du capital elle-même (du moins telle que nous la connaissons aujourd’hui).</p>
<p>Cette réalité apparemment paradoxale a été produite par la relation contradictoire entre les états capitalistes et les capitaux qui se déplacent librement, surtout à partir de 1990. La soumission de chaque état (de la deuxième et la troisième zone du capital) aux diktats d’un capital international très mobile a été très importante pour la reproduction des rapports sociaux capitalistes dans la période actuelle. Dans de nombreux cas, une guerre fut nécessaire pour discipliner le prolétariat et/ou des fractions du capital national de chaque état. D’une part, l’assujettissement aux impératifs du capitalisme international  a permis à ces états d’être intégrés au circuit international de l’accumulation, au cours de la période d’expansion du cycle d’accumulation (souvent par le biais de leur participation à un certain type d’union régionale). D’autre part, il a progressivement miné la capacité des états à gérer leurs problèmes sociaux internes et les a rendus plus vulnérables à la crise émergente. La relation controversée entre la mondialisation accélérée et le rôle administratif de l’état-nation dans l’imposition de ce processus a atteint ses limites dès le début du retour de la crise  en 2008. La crise (d’abord financière) a imposé un «sauvetage du système financier» (temporaire), c’est à dire un effort pour maintenir la structure actuelle de l’accumulation. Ce «sauvetage» a été réalisé au moyen de nouvelles liquidités venues de la «propriété d’état» ou créées à partir de rien. Les deux méthodes ont rapidement conduit à la faillite de l’état. La plupart des états étaient déjà très endettés car, dans les dernières décennies, ils avaient considérablement réduits la fiscalité du capital et ainsi volontairement provoqués la remise en cause de leur budget. Ces défaillances rendent la privatisation des mécanismes de reproduction sociale (à l’exception de la répression) obligatoire et réduisent le rôle de l’état à la régulation de la concurrence capitaliste. La répression comme principal mécanisme de gestion de la force de travail est reconfigurée et adaptée aux besoins modernes (elle est orientée vers le contrôle anti-émeute en milieu urbain et la garde des frontières).</p>
<p>L’autre côté de la valorisation partielle du QFC est l’exclusion de la valeur de la force de travail du cycle de reproduction du capital. La restructuration des entreprises publiques (entre autres) et des services n’implique pas le renouvellement en capital fixe qui pourrait conduire à la création d’une nouvelle demande globale. Au contraire, elle ne produit que licenciements, coupures et dégraissements. La «reprise sans emploi» (tous les index économiques montrent la reprise, sauf l’emploi) est simplement une expression du fait que le mécanisme de crise n’a pas permit de surmonter la crise de suraccumulation. L’exclusion continue de la valeur de la force de travail produit des conditions sociales explosives dans tous les états capitalistes, indépendamment de la zone à laquelle ils appartiennent.</p>
<p>Un des résultats notables des efforts du capital (et du prolétariat) pour faire face à la crise est l’impasse explosive de la question migratoire.</p>
<p>Le flux de travailleurs migrants de la troisième zone du capital vers les deux premières atteint un seuil critique et il est bloqué. Ici nous trouvons le paradoxe d’une crise simultanée de la mondialisation et de l’état-nation. La spirale descendante de la dépréciation du travail, sur laquelle l’accumulation de la période actuelle (jusqu’à l’éclatement de la crise en 2008) a été fondée, a été un tel succès que sa propre poursuite est maintenant remise en question. Les murs érigés aux frontière et le flux continu d’immigrants, la police de l’immigration mise en place au niveau national et supranational, les centres d’accueil-détention ou les camps de travail et les émeutes qui ont éclaté là-bas, les cris à propos de la fin du multiculturalisme en Grande Bretagne (!), le discours de gauche sur un retour possible à un certain «développement national», sont tous des signes de la première phase (ou d’une face) de la crise de la mondialisation. Mais quand le flux de force de travail commence à être bloqué, tôt ou tard, la libre circulation des capitaux est également remise en question. En tout cas, les premiers signes de la crise de la mondialisation sont les «guerres des devises», les stratégies du «chacun pour soi» des états, et quelques grandes fusions et acquisitions, ce qui montre que les prétendus investissements directs étrangers commencent à se rapprocher de leur centre initial d’accumulation (les états de la première zone). Cela ne signifie pas qu’il y aura un nouveau cycle d’investissements dans la deuxième et troisième zone, ce qui exigerait une augmentation de l’accumulation dans ces ères. Pendant près de deux décennies, le solde net des flux de capitaux est fortement positif en faveur de la première zone.</p>
<p>Un retour à l’ancien modèle d’organisation capitaliste, dans lequel l’état-nation a eut un rôle central, est pratiquement impossible. Cette structure des relations capitalistes appartient au passé. Les conflits inter-capitalistes et l’intensification de la lutte des classes vont probablement produire une régionalisation de l’accumulation. Ce produit de la crise, qui inclut beaucoup de conflits, ne semble pas être actuellement en mesure de mener un nouveau cycle d’accumulation, même si elle implique une dévaluation de fait du QFC. Les relations entre les régions de la  nouvelle régionalisation du capital seront naturellement hostiles. Ces régions proviennent de l’évolution historique des cycles précédents de l’accumulation du capital. Certaines d’entre elles, en particulier dans la troisième zone, qui n’appartiennent pas à l’une des régions d’accumulation, mais aussi certaines régions de la seconde zone pour laquelle il est difficile de rester inclus dans le modèle actuellement appliqué par le capital financier sont déjà, ou seront , les premiers champs de bataille de la lutte de classes intensifiée et des conflits inter-capitalistes. Les centres d’accumulation de la première zone tentent de piller les  ressources et de gérer la reproduction du prolétariat qui vit dans ces régions. Cela ne signifie pas que la bourgeoisie de ces états va «résister» à cette attaque. Au contraire, les factions les plus puissantes abordent cette crise comme l’occasion de grimper dans la hiérarchie interne et de dévorer les factions du capital les plus faibles. Ces dernières et les strates petite-bourgeoises sont bloquées et, en temps de crise, elles se tournent vers les tendances nationalistes, afin de se protéger. Les contradictions sociales dans ces régions sont en pleine explosion, car il devient de plus en plus clair pour les prolétaires qui y vivent que la continuation du capitalisme ne comprend pas (pour une bonne part d’entre eux) leur force de travail. D’autre part, on ne peut pas considérer comme certain que la tendance objective à la régionalisation de l’accumulation sera mise en œuvre.</p>
<p>De sérieuses frictions existent entre les principaux acteurs de la zone euro autour de la question de l’immigration. De nouvelles forces apparaissent dans l’ensemble du Moyen Orient et du Golfe persique, comme l’Iran, la Turquie et même le groupe des Etats constituant le «Conseil de coopération du Golfe», qui tentent de devenir, dans la mesure du possible, autant de régions d’accumulation autonome. La crise de reproduction du prolétariat, d’une part, milite pour la régionalisation et, d’autre part, tend à dissoudre complètement le système mondial.</p>
<p>L’attaque impérialiste contre la Libye a lieu dans le contexte de la crise de la mondialisation. Elle  reflète les efforts frénétiques du capital international pour profiter du chaos créé par les soulèvements arabes et africains. En outre, elle est un avertissement pour le prolétariat (et les couches moyennes) dans les autres pays de cette région sur ce qui se passera s’ils continuent le soulèvement.</p>
<p>Les soulèvements arabes et africains, qui sont un catalyseur dans le développement de la crise, appartiennent également à ce contexte. Alors que la forme politique de la dictature est mise en cause par le prolétariat (et pas seulement), la rébellion a un caractère «anti-État» (mais pas anti-national) et c’est la manière dont elle exprime la crise de la mondialisation. Cette dimension de l’insurrection est essentiellement une tentative pour sauver le capitalisme lui-même, en sauvegardant le statut  de travailleurs «libres»  du point de vue tant du prolétariat, mais aussi en assurant une concurrence plus “ libre ” du point de vue des fractions de capital qui étouffaient sous cette forme politique. Cerise sur le gâteau, cette remise en question se passe à l’exact moment où la forme politique du capital (un nouveau totalitarisme) tend à être appliquée à la Grèce et, éventuellement, à d’autres pays de la deuxième zone du capital. Cela crée un mouvement contradictoire double. D’une part, l’Etat grec est confronté à la difficulté d’imposer les nouvelles mesures car elle craint des troubles et, d’autre part, il est possible que les révoltes arabes et africaines, parce qu’elles  contribuent à l’aggravation de la crise du capitalisme restructuré (qui se traduit également dans l’augmentation des flux migratoires), rendront plus immédiate la nécessité d’accélérer la deuxième phase de la restructuration en Grèce et en Europe en général.</p>
<p>L’autre pôle de la contradiction, le prolétariat, tend à apparaître de plus en plus de l’autre côté de la barricade du conflit qui est en train de se produire. Sous-évalué comme force de travail, fragmenté, largement surnuméraire et sans l’identité et la fierté du travailleur, le prolétariat, dans la plupart des pays du monde, est dans la tourmente. Dans le texte «La production historique de la révolution de la période actuelle » nous avons traité de certains aspects importants de cette activité: enlèvements de patrons afin de réclamer des indemnités de licenciement en Europe,  grèves sauvages dans les centres d’accumulation d’Asie de l’Est, émeutes localisées en continu en Chine, émeutes qui ont secoué la Grèce et la France mais qui n’ont pas atteint les sites de production, et «rébellion avec revendications » dans les Caraïbes en 2009. Nous pouvons résumer les faits saillants de la dernière année comme suit: en Octobre 2010, la  partie «stable» du prolétariat en France fait une tentative infructueuse de retarder l’imposition de la deuxième phase de restructuration (dans la forme prévue pour les pays de la première zone). En automne, les étudiants se révoltent contre les coupes sombres en Grande-Bretagne et en Italie. Les travailleurs du public se sont rebellés à leur façon dans le Wisconsin (initiant un conflit inconnu durant les dernières décennies aux États-Unis). Au Mozambique, avec un avant-goût de ce qui allait suivre début 2011, les émeutes de la faim  éclatent en Septembre 2010. Les grèves sauvages ont continué en Asie orientale, l’agitation contre la forme répressive de la reproduction sociale à travers le continent africain s’est intensifiée. En Décembre 2010- Janvier -2011, la révolte arabo-africaine éclate, et il s’avère que cela va être le catalyseur historique pour entrer dans «l’ère des émeutes », la phase transitoire de cette crise. L’activité du prolétariat dans la crise actuelle produit (à travers ses manifestations diverses) l’appartenance de classe comme une contrainte extérieure. Cette réalité est exprimée comme un manque de vision ou d’organisation de classe, comme un manque d’une vision pour la transformation de la société capitaliste en «société de travailleurs »,  une société qui est censée se composer d’une seule classe. La production de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure émerge de façon différente dans chaque zone du capital mondial, mais aussi dans chaque état de chaque zone. Ces différents aspects sont des moments d’une totalité qui découle du fait que la deuxième phase de la restructuration s’installe maintenant, produisant un excédent de population en croissance rapide. Simultanément, elle  n’augmente pas la proportion du capital variable dans le capital social total, c’est-à-dire qu’elle intensifie qualitativement et quantitativement l’impasse de la crise et ne produit pas d’issue.</p>
<p><strong><em>France: Radical ou non, le syndicalisme est encore là. </em></strong></p>
<p>Si  la limite des luttes de classe aujourd’hui n’est plus cet «autre monde possible», quelle est la nouvelle forme et le nouveau contenu qui définit la lutte des classes? Peut-être mieux que partout ailleurs, la gravité de la situation actuelle s’est révélée en France avec le mouvement revendicatif de l’automne passé. L’Etat a soudainement déposé un projet de loi augmentant l’âge de départ à la retraite, posant un dilemme implacable pour le prolétariat: « on  ralentit l’augmentation de la dette à vos frais ou la solvabilité du pays va souffrir », comme Sarkozy le déclarait, montrant du doigt la Grèce en menaçant. Ce plan était relié à la crise de la zone euro et à la nécessité, pour l’Etat français, d’accélérer la restructuration. Mais le résultat a été l’éclatement d’un mouvement qui, dès le début, a été clairement confronté à l’objectivité du capital: l’économie.</p>
<p>Un élément important cette fois fut la coexistence, au sein du mouvement français, de prolétaires jeunes et plus âgés (qui développaient des activités parallèles). La plupart des participants plus âgés appartenaient aux couches salariées moyennes, tandis que la plupart des plus jeunes n’était pas étudiants mais lycéens. La relation entre ces deux segments du mouvement fut particulièrement complexe. Ils avaient sans doute un point de départ commun: les retraites. Mais ce fut une préoccupation commune, pas une perspective commune. Les participants plus âgés appartenaient au segment de population générant la figure imaginaire du consommateur moyen: ils pouvaient presque apparaître comme une publicité fanée datant de la période fordiste. Le fait de miner leur chance de survivre à leur vie professionnelle était simplement une autre étape dans la violation du contrat social fordiste. Les participants les plus jeunes ne sont pas seulement confrontés aux deux années supplémentaires de l’âge de la retraite : ils doivent travailler quarante ans pour se qualifier pour la retraite, alors qu’ils savent qu’ils seront chômeurs en attendant .Le piège d’une vie contenant seulement travail précaire, chômage et mort devenait commun à tous.</p>
<p>Les pancartes soulignant que les intérêts concrets immédiats des  jeunes en France étaient attaqués, comme le fait que l’allongement de l’âge de la retraite rend leur entrée sur le marché du travail encore plus difficile, a constitué un aspect des pratiques qui ont marqué cette cohabitation. L’autre aspect est leur absence totale de revendications ainsi que leur attitude envers la répression. Les jeunes ne demandaient rien ; l’Etat envoyait immédiatement la police contre eux à partir du moment où ils étaient dans les rues, même s’ils ne bloquaient que leurs écoles dévalorisées, et non la production. Ces deux éléments montrent qu’aucune des parties en présence n’admettait l’autre comme un interlocuteur pour organiser l’avenir. La jeunesse voyait l’Etat comme un tyran, et l’État voyait les jeunes comme une main-d’œuvre excédentaire à venir qui doit être réprimée à tout prix. L’intervention policière dans les écoles visait clairement à enseigner la discipline, la seule leçon utile pour les jeunes. Comme situation objective et comme activité, la jeunesse incarne, en condensé, l’absence d’avenir.</p>
<p>Cependant, le mouvement en France a largement pris une forme syndicaliste dans un processus de radicalisation. Ce fut un mouvement revendicatif  purement défensif, avec sa stratégie et ses tactiques, et avec également la coexistence conflictuelle inéluctable de l’auto-organisation et du syndicalisme officiel. L’affaiblissement du syndicalisme officiel est si clair qu’il est pratiquement passé d’un mécanisme de négociation du prix de la force de travail à un mécanisme de gestion et de répartition hiérarchique, principalement pour des individus des couches moyennes de la classe ouvrière, un mécanisme qui est sans doute parfaitement identifié au capital, mais sans alternative. Comme les partis, les syndicats sont des institutions sans adhérents, les derniers restes de l’identité ouvrière défunte. C’est dans ce vide que l’activisme émerge. L’activisme, une tendance caractérisée par sa mobilité intense, vise à devenir un catalyseur des mouvements à travers les conséquences objectives de cette mobilité sur l’économie. Les tentatives de contrôle intérieur du mouvement par les syndicalistes de la CGT et leur incapacité à proposer une solution et une fin décente au mouvement, se combinent avec la pression des militants sur les syndicalistes pour la poursuite de la lutte. La coopération inévitable avec eux, cette sorte d’osmose permanente, nous rappelle que le syndicalisme n’est pas seulement forme, mais aussi  contenu.</p>
<p>Le contenu du syndicalisme radical, du militantisme ou  du «mouvementisme» comme il a été appelé en France, s’est exprimé de façon plus marquée dans les blocages. Sa manifestation la plus dynamique a été le blocage des raffineries de pétrole – sa force et aussi sa limite. Les blocages ont été le résultat d’une contradiction: la pression de la base d’une part, l’impossibilité de faire grève et de perdre des revenus d’autre part. Mais ils constituent un substitut plus approprié aux  grèves que les manifestations, et ils ont atteint leur limite  menaçante qui consisterait en leur transformation en blocages réels.  Le fait que les manifestations aient persisté si longtemps était lié aux blocages. La stratégie des syndicats, à savoir l’affaiblissement du mouvement dans la durée, a échoué, et elle a conduit à un dépassement de la pratique des manifestations. Les blocages ont été considérés par les militants comme un moyen pour bloquer l’économie. Cet objectif montre, d’une part, l’importance de la distribution comme partie intégrale du cycle du capital. D’autre part, cependant, il exprime une idéologie affirmant que la question ne réside pas dans la production de valeur, mais dans sa circulation. Quoiqu’il en soit, au bout du compte, l’économie n’a pas été bloquée. Mais le simple fait que, depuis le début du mouvement, le blocage de l’économie soit un objectif acceptable, ou au moins souhaité, montre un dépassement relatif du mouvement anti-CPE. La pratique des blocages aggravait les contradictions et les affrontements au sein du mouvement revendicatif. La question était posée de savoir si, et dans quelle mesure, les blocages devaient être symboliques ou réels, et les syndicats eurent du mal à contrôler les personnes qui affluèrent à Grandpuits. La priorité fixée par les syndicats fut la protection des installations des raffineries, et de cette façon, il est devenu encore plus évident que la protection du travail est avant tout la protection du capital. Comme activité, les blocages n’ont pas mis en question les revendications, mais ils ont constitué la limite de l’activité produite par l’illégitimité des revendications.</p>
<p>Quel est, plus généralement, le résultat d’un syndicalisme instable et circonstanciel? En France, l’Etat a attendu que les grévistes des raffineries se lassent et arrêtent les blocages. Ils les ont traités comme une étape gênante, mais inévitables dans l’évolution de la situation. En fait, les militants bloquant les raffineries ont mendiés à l’Etat la négociation avec eux en vue d’une solution. Mais l’Etat ne pouvait que les laisser “danser autour” pendant quelques jours et ensuite envoyer la police. La dynamique interne contradictoire du mouvement n’était cependant pas assez conflictuelle pour aboutir à une remise en question significative de son caractère revendicatif. La limite du mouvement français exprime la limite de la lutte des classes aujourd’hui. Il s’agit d’un bi-pôle correspondant directement à la réalité concrète de deux classes opposées. D’un côté, le caractère de classe de l’action du prolétariat, exprimée dans toutes ses exigences, qui pourrait être réduite à la demande d’une perpétuation de son existence de classe, et donc aussi du capital. De l’autre côté, «la police», qui est l’ennemi de classe prêt pour la bataille.</p>
<p>La conclusion qu’on peut tirer du mouvement français est que la l’illégitimité de la revendication est tellement avancée qu’elle  ne permet plus l’installation d’un syndicalisme  radical en lieu et place de l’alternativisme du mouvement anti-mondialisation. L’absence d’un programme politique ne doit cependant pas entraîner une perception mécaniste de la réalité. Le “programmatisme” est un élément inhérent à la lutte des classes et continuera à se manifester, au moins pendant les premiers stades de la plupart des luttes. Tant que le prolétariat reste du prolétariat, il va produire la même chose que chaque organisme vivant: la revendication d’une perpétuation de son existence. Grâce à l’évolution contradictoire de cette revendication, l’activité du prolétariat contre le capital, l’exploitation comme une contradiction entre les classes, produit historiquement la révolution. Le fait que la revendication d’une perpétuation de son existence et la révolution comme son auto-abolition soient portés par la même classe est, non seulement en apparence mais aussi réellement, tautologique: il définit la «tautologie nécessaire et impossible», il définit le rapport capitaliste comme une «contradiction en procès».</p>
<p>Dans ce qui suit, nous citons les observations de certains camarades sur le mouvement français. Ces commentaires ont été trouvés sur le site  dndf.org :</p>
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<p><em>« Ce mouvement n’a jamais cru pouvoir gagner, là n’était pas la question; il s’agissait d’exprimer son ras le bol,. [...] s’il n’y a plus d’affirmation possible, il n’y a plus, non plus, d’implication garantie par le capital (d’où plus de vraies négociations avec les syndicats) […] Le démocratisme radical est bien mort; on na pas entendu réellement de contre- proposition au projet et le PS, qui s’y est essayé, l’a vite bouclée! [...] la revendication inéluctable quand elle est illégitime (qu’elle ne fait plus système avec l’autoprésupposition du capital qui doit reproduire la classe face à lui) ça donne cette auto-affirmation à vide, cette haine qui ronge son frein [...] le syndicalisme dans l’illégitimité de la revendication devient une impossibilité qui peut générer un syndicalisme radical de base sous diverses formes organisationnelle ou informelles instables car toute organisation de classe jusqu’à la crise révolutionnaire ne peut qu’être syndicaliste [...] La haine de L’ECONOMIE comme mode de vie est en train de s’installer sans qu’une “Autre économie” soit réclamée c’est ça la spécificité du mouvement d’octobre.</em></p>
<p><em>[...] Je crois qu’il est plus fécond de voir dans les événements la crise de la revendication. Son illégitimité généralisée. Un pas de plus est franchi. Entre le CPE et les retraites, on est passé d’un mouvement qui “a gagné” le retrait (pas en soi une revendication positive) à l’échec revendicatif absolu de ce mouvement. [...] Dans la caducité du programmatisme et l’effondrement du démocratisme radical (la démocratie n’est plus de part et d’autres qu’une référence de principe, vide d’alternative, et certains des partisans du démocratisme radical y perdent leurs repères idéologiques), Marx le programmatique tend à être inversé : il n’y a pas de lutte anti-syndicale qui ne soit anti-politique. La lutte de classe va trouver son terrain. [...] Il est plus important de saisir comment ces limites [syndicalistes] prennent un autre caractère aujourd’hui, avec la revendication illégitime, le fait que ces limites naissent dans la restructuration permanente de la contradiction de classe au niveau mondial. Il est plus important de voir que cela génère une lutte anti-économique, donc nécessairement, dans un conflit donné, des oppositions avec le syndicalisme lui-même cantonné par définition sur ce terrain.</em></p>
<p><em>Il est plus important de saisir comment ces limites prennent un autre caractère aujourd’hui, avec la revendication illégitime, le fait que ces limites naissent dans la restructuration permanente de la contradiction de classe au niveau mondial. Il est plus important de voir que cela génère une lutte anti-économique, donc nécessairement, dans un conflit donné, des oppositions avec le syndicalisme lui-même cantonné par définition sur ce terrain. [...] Le contenu dynamique de l’anti-syndicalisme, c’est l’anti-économique. Le syndicalisme se met en contradiction avec lui-même quand la revendication devient illégitime [...]</em></p>
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<p><em>[...] Toute lutte revendicative suit un cours, et les objectifs, détonateurs ou motivations de départ, causes immédiates, évoluent chemin faisant pour se confronter à la totalité du problème tel qu’il se pose actuellement, ni hier, ni demain. Ceux qui se battent peuvent changer de compréhension et de position. Il est faux d’affirmer que le “partage des richesses” aurait été un objectif réel de ce conflit. De ce point de vue, on s’est souvent bougé pour le principe, pour en être, ne pas resté passif, tout en doutant majoritairement d’une issue positive. Cela tend à la généralisation d’une lutte désespérée.</em></p>
<p><em>A un moment donné, on peut espérer et penser que dans une situation de crise où le capital ne peut plus reproduire le prolétariat, condition de son existence, celui-ci, en bonne proportion, n’aura pas envie de revenir à un statut de prolétaire. »</em></p>
<p><strong><em>Moyen-Orient et Maghreb: La répression et l’exploitation, les deux allumettes qui ont mis le feu de la “révolte populaire”</em></strong></p>
<p>Alors qu’en France la situation devient sérieuse avec la consolidation de l’illégitimité totale des revendications salariales qui est actuellement en cours (et qui peut apparaître encore plus intensément, aux Etats-Unis, dans un proche avenir), dans les pays arabes et africains, il est plus clair que jamais que la marginalisation de la vaste majorité des jeunes prenant part aux révoltes est la définition même d’une nouvelle phase de la crise. Evidement, la situation n’est pas identique dans chaque État. Chacun a sa propre structure de classe et peut être différent des autres sur des points importants, comme l’influence de la religion, la question du genre, et la position dans la hiérarchie mondiale des Etats capitalistes. Pourtant, nous ne pouvons pas négliger certains aspects communs qui découlent de la situation objective, et de l’activité du prolétariat et des couches moyennes locales (la petite bourgeoisie et les couches supérieures de travailleurs salariés) qui sont rapidement prolétarisées. Dans un premier temps, il est important d’examiner les éléments qui sont communs entre ces états et non leurs différences. Outre les aspects structurels communs à ces états (la langue, et dans une large mesure, les religions et l’assujettissement aux centres d’accumulation occidentaux garanti par les régimes autoritaires), il ya aussi d’importants éléments communs relatifs à la conjoncture. La situation économique en Tunisie et en Egypte, juste avant le soulèvement, était semblable, mutatis mutandis. Les taux de croissance étaient d’environ 5%, le chômage structurel et la précarité étaient très élevés, surtout pour la jeune génération, dont l’importance sociale est énorme en raison de la structure démographique particulière. En Egypte, la grande majorité du prolétariat est très pauvre, avec un «revenu moyen par habitant » d’environ 2.000 dollars par an, étant donné que plus du cinquième de la population a un « revenu moyen » de 2 dollars par jour. L’appauvrissement des classes moyennes a été intensifié ces dernières années, surtout depuis 2008, du fait de l’augmentation des prix des denrées alimentaires.</p>
<p>L’évolution de chaque état, du nassérisme au néolibéralisme, bien différente en intensité et en vitesse, présente également des éléments commun: la répression écrasante et en constante évolution a encouragé et protégé la «rupture du contrat social» jusqu’à l’éclatement de la révolte, mais a aussi donné au soulèvement son caractère anti-répression. La répression dans ces Etats a été dévastatrice, y compris pour la classe moyenne. Un exemple typique est l’assassinat de Khaled Said, à l’été 2010 à Alexandrie. Son assassinat a provoqué des protestations qui préfiguraient les révoltes actuelles. Il fut suffisamment important pour mobiliser les jeunes de la classe moyenne. C’est la goutte qui a fait déborder le vase! La dépréciation, la dépendance absolue envers l’état et le manque d’avenir, ne pouvait plus être toléré par la jeune génération. L’importance de la question démographique est illustrée par le fait que dans toutes les factions politiques (de la gauche aux islamistes), il ya une division horizontale entre les anciens et les jeunes générations. La répression comme reproduction sociale, comme dépréciation de la force de travail, a été simultanément la force motrice du développement économique dans ces états et la limite de cette forme de domination politique: le 17 Décembre 2010, Mohamed Bouazizi a déclenché l’incendie qui l’a tué, en allumant dans le même temps  le feu de la révolte. Son immolation fut le côté négatif de l’impasse actuelle du capitalisme. L’exclusion de la valeur de la force de travail du cycle de reproduction du capital, la dépréciation continue et la destruction de capital variable qui domine la crise jusqu’à présent, défini le contexte du suicide d’un jeune Tunisien sans avenir. Dans le même temps, l’impact que ce suicide a eut sur la lutte des classes a confirmé que nous sommes maintenant dans une période transitoire de cette crise : l’époque des émeutes.</p>
<p>En dehors de la dépendance des couches moyennes et petites bourgeoises par rapport à l’état, la gestion néolibérale répressive des relations sociales  avaient comme objectif principal  la dépréciation de la force de travail. L’attaque contre la classe ouvrière n’est pas restée sans réponse; on pourrait dire qu’il y a eut une symétrie entre l’intensité de cette attaque et le renforcement des grèves ces dernières années. Les grèves les plus importantes ont eu lieu en Egypte en 2006, et en Tunisie en 2008, à Mahalla et Gafsa respectivement. Au moins 2 millions de travailleurs ont participé à des grèves en Egypte au cours de la dernière décennie. Ces grèves concernaient des  revendications salariales. La caractéristique importante est qu’elles se sont produites localement, parce que les travailleurs ne faisaient confiance qu’à leurs relations interpersonnelles. Cela était dû à l’intégration de l’ancienne gauche stalinienne par Moubarak et au fait que les syndicats étaient devenus des instruments de la mafia d’état. Le lien entre l’exploitation de la classe ouvrière et l’absence d’avenir pour la nouvelle génération de la classe moyenne fut matérialisé par  «le  mouvement du 6 avril» de la jeunesse, qui allait plus tard jouer un rôle dans les événements de la place Tahrir.</p>
<p>La répression étatique et/ou religieuse et la surexploitation, résonnent dans la question du genre. L’installation temporaire d’un Premier ministre islamiste (Ganoutsi) en Tunisie et les quolibets contre les femmes de la part les occupants mâles de la place Tahrir le 8 Mars ont justifié les inquiétudes d’une ancienne militante du mouvement féministe: «L’histoire nous a appris comment les révolutions populaires avortent du fait des  restes du régime déchu, et la première chose à être abandonnée, c’est les droits des femmes “, (Al-Ahram Weekly, 26 Février 2011). En Tunisie, plusieurs femmes ont défilé  le 29 Janvier, afin d’affirmer qu’elles n’accepteraient pas une dévalorisation des femmes ni par les islamistes, ni par «quiconque». Sana Ben Achour a déclaré qu’ils n’avaient pas renversé une dictature pour entrer dans une autre, « d’un autre type ». Les femmes sont les sujets les plus opprimés de ces régimes autoritaires (plus ou moins)  islamistes et en même temps néo-libéraux. Leur activité est un indicateur qualitatif  clair de l’agitation sociale, qu’il s’agisse des femmes du mouvement du 6 avril de la place Tahrir, ou  des femmes de Benghazi, dont les relations s’approfondirent au cours du mouvement de protestation contre le massacre à la prison d’Abou Salim.</p>
<p>Au bout du compte, on constate que les rebelles semblent être conscients du fait que cette région est destinée à l’exploitation rapace et la gestion répressive du prolétariat surabondant. Cette situation produit un ensemble de pratiques et d’idéologies parmi les rebelles selon leurs origines de classe,  sexe, âge, ou l’état où ils vivent, et selon la dynamique complexe des interactions entre ces facteurs.</p>
<p><strong><em>Du pain, de l’eau et évincer Ben-Ali</em></strong></p>
<p>De façon évidente, la participation à la rébellion est en soi un processus de dissolution. Les principaux liens sociaux et les institutions qui définissent les rapports sociaux capitalistes sont interpellés dans le processus de révolte. La révolte implique l’auto-transformation de chacun en prolétaire en lutte, elle entraîne une prolétarisation soudaine et violente de toutes les catégories sociales, puisque le quotidien de la rébellion est tout simplement fait d’action, de solidarité, de relations directes (même les conflits personnels ont tendance à être sans médiation) et d’affrontements avec les forces de répression. Si cette observation est importante pour répondre une fois pour toutes à  la propagande de l’état qui parle d’un «mouvement strictement politique», au niveau de l’analyse, il est important de voir les différences entre les pratiques des rebelles. Il est important de reconstituer dialectiquement la réalité fragmentée de ces révoltes pour comprendre ce qui est à la fois  leur puissance et leur limite,  c’est à dire comment ils se définissent et comment ils sont définis par cette phase de transition de la crise.</p>
<p>La rupture principale dans les pratiques des rebelles fut celle entre d’une part les émeutes, les pillages, sabotages, attaques des prisons et des commissariats de police, et d’autre part, la rhétorique de la démocratie, des libertés civiles, des élections, et ainsi de suite. Le deuxième pôle de cette opposition représente la schizophrénie du petit bourgeois  et des classes moyennes rapidement prolétarisées. Cette contradiction découle également de l’élimination violente de l’avenir pour la presque totalité de la nouvelle génération (le taux de chômage officiel de la jeunesse est de près de 60%). Les récits des insurgés en Egypte expriment au mieux cette schizophrénie. On peut voir que les chômeurs instruits, ou que les jeunes salariés du public qui meurent presque de faim, ne réalisent pas que leur situation est une image de l’avenir de leurs homologues européens et américains. Bien qu’ils comprennent le capital comme quelque chose de totalement étranger à eux (ils se réfèrent constamment à la corruption et à la « cleptocratie »), ils ne comprennent pas (du moins pas encore) que cette période du capitalisme, et sa crise, les produisent comme «éloignés». La soif de démocratie des couches moyennes est en fait une soif de justice, à savoir de méritocratie. Ils demandent à être utilisés pour ce qu’ils ont été formés à faire, pour la continuation du capitalisme et  sa gestion efficace. Ils exigent du capital, qui les a produits comme ils sont, de trouver un moyen de les intégrer dans le processus de production, ils exigent la période de prospérité que le néolibéralisme a réservé aux Européens et aux Américains de la même classe. Cette partie de la population ne sera satisfaite par rien d’autre. Ceci est illustré par le fait qu’une partie d’entre eux s’est rapidement radicalisée, mais aussi par le fait que la remise en question du néolibéralisme s’exprimait par un discours sur la nation (et non sur la religion), c’est à dire par un discours sur la mise en cause pratique de la mondialisation et de la circulation internationale des capitaux  dont les fonctionnaires ne sont plus considérées des interlocuteurs crédibles. Mais cette partie des insurgés est prise dans un double piège: d’une part, la classe capitaliste les pousse d’autant plus violemment dans l’enfer de la population excédentaire et, d’autre part, une partie de cette population excédentaire ne verse plus dans la démocratie ni la demande de justice, mais juste dans les  émeutes, les pillages, les destructions ce qui signifie qu’elle ne revendique rien, ou alors elle ne participe pas à la révolte. La petite bourgeoisie et les couches moyennes qui participent aux émeutes se désintègrent dans le prolétariat, mais cela ne signifie pas que leur idéologie disparaît. Au contraire, cette dissolution participe encore plus intensément de la démocratisation du mouvement (ce qui est inhérent à un mouvement de classe): un communiqué diffusé par les travailleurs de l’industrie sidérurgique réclame, entre autres, la « démission immédiate du président et de tous les symboles du régime, la dissolution de la fédération syndicale qui a été «le laquais de Moubarak» et la création immédiate, par le biais d’assemblées générales, d’un syndicat indépendant, sans aucune permission ou accord d’un régime déchu qui a perdu toute légitimité, la confiscation de toutes les sociétés d’état qui ont été privatisées et leur re-nationalisation, la création d’une nouvelle direction de ces entreprises composée d’ouvriers et de techniciens  qui ne sera responsable que devant le peuple, la création de comités de travailleurs pour la gestion de la production, des prix et des salaires, la création d’une assemblée générale de toutes les tendances politiques du «peuple» qui produiraient la convention constitutionnelle et élirait des comités réellement populaires indépendamment de ce que  veut le régime »</p>
<p><em>« Heureusement, la masse humaine menaçante (le prolétariat de ashwa’iyyat) a été totalement absente de la révolte … » </em>(Ashwa’iyyat est le mot égyptien pour désigner les bidonvilles de la banlieue du Caire)<em>. </em>Extrait de l’interview d’un sociologue de  gauche dans le New Left Review Journal</p>
<p>Le prolétariat fragmenté, précaire ou inemployé était présent de façon distincte (comme en Décembre 2008 en Grèce), caractérisé  par une absence complète de revendications et par l’organisation non médiatisée des rebelles (à l’exception de la Libye: il est encore trop tôt pour parler des événements là-bas). En fin de compte, cependant, leurs pratiques fusionnèrent avec les revendications de démocratisation qui  dominèrent le mouvement. Cette synthèse était fondée sur la réalité «programmatique» du prolétariat et son idéologie. La dialectique entre les fractions du mouvement n’a pas conduit à une rupture, elle n’a pas entraîné le dépassement de ce bi-pôle. Au contraire, elle a entrainé sa consolidation provisoire et précaire, à savoir la coexistence de ces pratiques, qui marque une phase transitoire de cette crise.</p>
<p>Tant que le prolétariat se bat comme prolétariat, il sera toujours confronté à la question de la poursuite de sa reproduction, c’est-à-dire de la pérennisation de son existence. Le virage le plus controversé et le plus important des manifestations en Egypte fut l’apparition de la classe ouvrière comme sujet unifié, à travers les syndicats. Ca n’est qu’au moment ou la classe ouvrière s’est tourné vers un Etat prétendument neutre, représenté par l’armée, que la balance a penché du coté de la chute de Moubarak. C’est seulement alors que la révolte   a  obtenu satisfaction de ses revendications et que, nécessairement, s’est imposée la contre-révolution qu’elle portait en son sein. En Egypte et en Tunisie la «démocratie» a triomphé juste avant le grand massacre. Il n’est pas étonnant que la démocratie ait pris la forme de la dictature militaire en Egypte, et d’un gouvernement comprenant des membres de l’ancien gouvernement de Ben Ali en Tunisie.</p>
<p>Le caractère massif et donc la composition interclassiste  définit les soulèvements qui ont emporté tous ces états. La coexistence de différentes classes ne doit pas être perçue comme «la classe ouvrière combattant » rejointe de l’extérieur par les couches moyennes. En revanche, la participation de ces catégories sociales et leur démantèlement dans le mouvement ont été cruciaux pour son évolution. Cette évolution ouvre une importante question théorique sur la relation entre les  populations excédentaires et le reste du prolétariat face aux couches petite-bourgeoises rapidement prolétarisées. La coexistence de différentes classes sociales n’a pas été très conflictuelle, car aucune question sur les mesures communistes ne pouvaient être posées ; sinon cela serait revenu  pratiquement à contester tout projet de la classe moyenne de perpétuation du capitalisme. La composition interclassiste du mouvement fut simultanément sa puissance et sa limite. Grâce à cette composition, il a réussit  à terminer une tâche titanesque,  contester les dictatures féroces au pouvoir pendant des décennies. Mais les pratiques produites à partir de la dynamique de cette composition a aussi donné à l’état le droit de s’élever au-dessus de sa forme concrète, même pour la dénoncer, de changer de camp, pour rejoindre les insurgés et  mettre en œuvre la contre-révolution qu’entraîne la révolte elle-même. L’état doit être protégé de la lutte de classe afin de continuer à être l’état de la classe capitaliste. L’activité des rebelles a permis à l’état de jouer ce rôle. La rupture interne nécessaire entre les pratiques des rebelles, qui aurait porté atteinte à la capacité de l’état de jouer un rôle de médiation, n’a pas été créée.</p>
<p>Les dictatures démocratiques et les référendums témoignent simplement du fait que nous sommes dans une phase de transition. Reuters souligne avec justesse: «L’Egypte présente une nouvelle dynamique. Elle pourrait devenir un aimant pour les investisseurs, tant la force de travail et la terre sont bon marché ». En d’autres termes, bien que la manœuvre politique soit  nécessaire au rétablissement de l’ordre, ce qui importe vraiment pour le capital c’est la dépréciation constante de la force de travail. Mais la lutte de classe a la particularité de fonctionner comme une réaction en chaîne, étant donc en elle-même une cause de sa propre reproduction. L’énergie dégagée par les émeutes et les manifestations contre ces régimes était si puissante qu’elle a laissé libre cours au chaos. Nous ne devrions pas sous-estimer le fait que l’appel à la démocratie est avant tout une revendication du droit de grève. En moins de deux mois, le réseau de syndicats indépendants a été renforcé en Egypte. Ces syndicats sont maintenant actifs et provoquent des blocages du processus de production. En outre, des incidents violents dans la vie quotidienne révèlent que les relations sociales ont subi d’importantes perturbations, que les rôles sociaux ont été contestés. Le23 Mars  2011 la nouvelle junte égyptienne (bénie par la rébellion) a adopté une loi qui criminalise les grèves, les manifestations et les rassemblements, et le 9 avril, date anniversaire des deux mois de la chute de Moubarak, cette loi fut appliquée: ils tuèrent six manifestants et en blessèrent des centaines sur la place Tahrir. Le ministère de la Justice de la junte a publié une déclaration assurant le droit  pour le prolétariat de se plaindre, mais en veillant « à ne pas entraver le processus de production et à ne pas provoquer le chaos. » La contre-révolution portée au sein de la révolte dans les pays arabes et africains n’a pas été promue seulement par l’Etat. Nous avons lu dans un article de P. Anderson dans la New Left Review sur les développements en Tunisie: « La jeunesse de tout le pays a continué à se rassembler de temps en temps sur la place de la Kasbah  à Tunis pour faire pression sur le gouvernement intérimaire. Début Mars, ils ont réussi – après une nouvelle série d’affrontements avec la police – à obtenir la démission  d’encore plus d’anciens politiciens. Dans le cadre de ces efforts, un haut-commissariat pour la sauvegarde de la Révolution a été créé, qui comprend parmi ses membres des syndicalistes et des marxistes. » Dans le même article de P. Anderson, nous trouvons le résumé de cette contre-révolution dans un langage plus familier pour le prolétariat que la langue sévère de répression d’état: «La priorité stratégique pour une gauche ré-émergente dans le monde arabe doit être de fermer la faille dans les révoltes en luttant pour les formes de  liberté politique qui permettront à ces pressions sociales de trouver une expression collective optimale. Cela signifie d’une part: appeler à l’abolition complète de toutes les lois d’urgence, la dissolution du parti au pouvoir et la destitution de la famille régnante,  nettoyer l’appareil d’état des vautours de l’ancien régime et  traduire en justice ses responsables. D’autre part, cela signifie une attention soignée et créative dans les détails de l’écriture des constitutions à venir, une fois les vestiges de l’ancien système balayés. Les principales exigences sont: libertés illimitées  dans l’expression et l’organisation syndicale et civile ; système électoral non faussé – c’est-à-dire proportionnel et non à la majorité-, fin des présidences plénipotentiaires; blocage des monopoles – publics ou privés – des moyens de communication et  accès statutaires des moins favorisés à la protection sociale. Ce n’est que dans un cadre ouvert de ce type que les revendications de justice sociale, avec lesquelles la révolte a commencé, peuvent être réalisées dans la liberté collective qui leur est nécessaire. ».</p>
<p>Prenant en compte la question de la régionalisation et les conflits inter-capitalistes connexes, on peut voir que la « victoire des révolutions» en Egypte et en Tunisie produit une nouvelle impasse. La Libye et la Syrie – deux Etats dans la structure de classe desquels les conflits raciaux et religieux jouent un rôle clé – ne pouvaient contenir que le début de l’avenir sanglant de la lutte des classes et des conflits inter-capitalistes. Les luttes récentes reflètent les deux aspects fondamentaux du processus qui produit la révolution de la période actuelle: premièrement, l’illégitimité de la revendication, c’est à dire que la revendication est transformée en un composant de la reproduction des classes, qui tend à être marginalisé et réprimé, et ensuite, la distance interne produite entre les pratiques  prolétariennes, dans le cours de la lutte des classes. Ces deux aspects de la lutte des classes sont produits dans chaque zone du capital, malgré toutes leurs différences, et s’imposent par l’objectivité du capital, l’économie. Nous pouvons risquer la prédiction du fait que nous entrons dans une ère d’émeutes, qui sera transitoire et extrêmement violente. Elle définira la crise de reproduction du prolétariat, et donc du capitalisme, comme un élément structurel important de la période suivante. Par «émeutes», nous entendons les luttes avec ou sans revendications qui vont prendre des formes violentes et vont transformer les paysages urbains en zones de troubles ; les émeutes ne sont pas la révolution, l’insurrection non plus, bien que cela puisse être le début d’une révolution.  La distance interne entre les pratiques du prolétariat aggravent toutes les contradictions sociales et potentialisent les conflits émergents qui intègrent de plus en plus de catégories de la classe ouvrière et provoquent l’intensification de la répression étatique. La particularité de cette «ère» est que la dynamique de la lutte ne peut pas produire de résultat stable. En tout cas, les luttes des prolétaires reproduiront inévitablement la classe adverse et leur propre existence de classe comme classe de prolétaires. La limite de ces luttes, maintenant, c’est le fait que ce sont des luttes de classe. La seule garantie de surmonter cette limite est une attaque pratique contre le capital, ce qui revient à l’attaque de l’existence même du prolétariat.</p>
<p>Même si la crise n’apparait pas rapidement aussi  mondiale que celle de 2008, les crises régionales intenses comme celles qui surgissent dans les états de la rébellion, au Japon ou dans la zone euro criblée de dettes, vont définir d’une manière différente l’universalité de la crise comme une synthèse chaotique de situations locales. Que nous nous référions à la France ou à l’insurrection au Moyen-Orient et en Afrique, aux États-Unis ou à la Chine, nous voyons que les tendances inhérentes de cette phase du capitalisme restructuré se développent rapidement et avec un élan formidable. Toutes ces tendances convergent vers la dépréciation de la force de travail comme une composante commune et vers la conversion d’une partie toujours plus grande de la main-d’œuvre en  une population structurellement excédentaire. Le succès possible de cette phase de restructuration, à savoir la restauration partielle du taux de profit, quelque forme qu’elle prenne, ne conduira pas à un nouveau cycle d’accumulation. Ceci ne se produira que si la structure des rapports de classe est modifiée. Les représentants des FQC, qui profitent des avantages d’un retard dans leur dévaluation (par la répression), ou ceux qui apparaissent comme leurs adversaires -dans certains cas ils sont vraiment – et qui défendent une autre forme keynésienne de capital, seront finalement dans le même camp, même si le conflit entre eux s’intensifie aujourd’hui, au cours de cette phase de transition.</p>
<p>Le capital est, dans tous les sens, une contradiction en mouvement: alors que dans la deuxième phase de restructuration, il fragmente complètement le prolétariat, dans le même temps, il crée une forte unité sur la base de son objectivité. Il amène chaque catégorie prolétarienne à passer de son point de vue propre à un constat commun: un manque aussi profond d’avenir ronge le  présent de façon implacable. Cette prise de conscience crée l’idéologie de notre temps, celle d’un sujet en lutte qui n’utilise pas les vieilles enseignes idéologique de l’unité de classe ; il n’a aucune existence en dehors du capital et n’a pas non plus d’avenir à l’intérieur. Le développement de cette contradiction sous la forme des divergences internes entre les pratiques dans la lutte de classe, qui deviendront inévitablement conflictuelles, montrera si et comment ce manque d’avenir sera produit,  non comme un mouvement objectif du capital, mais comme une activité du prolétariat contre le capital, c’est à dire contre lui-même en tant que prolétariat, c’est à dire comme un processus continu d’auto-transformation à travers les mesures communistes qui seront prises à mesure que la révolution abolira finalement le prolétariat.</p>
<p><strong>ANNEXE</strong></p>
<p><strong><em>Sur la «deuxième phase de la restructuration</em></strong></p>
<p>La notion d’une «deuxième phase de restructuration” est basée sur trois idées fondamentales. Premièrement, la contre-offensive du capital après la fin du cycle de luttes fordiste a été la restructuration qui a fait passer  le capitalisme du keynésianisme/fordisme au néolibéralisme mondialisé et financiarisé. Deuxièmement, cette restructuration a marqué le début d’une nouvelle phase de la subsomption réelle du travail sous le capital. La dissolution de l’identité ouvrière et la sape  permanente de la reproduction de la classe ouvrière, en tant que classe dont la reproduction est immédiatement liée au  salaire direct et, sont des caractéristiques déterminantes de cette phase. Troisièmement, une caractéristique essentielle de cette restructuration, qui a créé une dynamique qui sape en permanence toute la cohérence interne de la classe ouvrière, consiste à être un processus qui renouvelle continuellement sa propre dynamique. La restructuration a été réalisée; un nouveau modèle d’accumulation a été établi; néanmoins, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, la restructuration est maintenue comme dynamique et s’intensifie  par les crises internes de cette période.</p>
<p>Sur la base de ce qui précède, il est évident que nous avons une difficulté à établir une périodisation interne du capitalisme restructuré, bien que la crise actuelle nous oblige à essayer de le faire. Cette difficulté est liée à une nouveauté historique du capitalisme restructuré. Cette nouveauté est la « tendance à une double déconnexion » (déconnexion entre l’accumulation du capital et la reproduction de la classe ouvrière d’une part et déconnexion entre salaire et  consommation d’autre part, selon la terminologie utilisée par Théorie Communiste). En un mot, c’est le fait que, pour la première fois dans l’histoire, nous assistons au paradoxe suivant: alors que toute restructuration, comme contre-révolution, contient nécessairement une attaque de la valeur de la force de travail, la restructuration réalisée du milieu des années 70 au milieu des années 80 a intégré cette attaque comme une caractéristique permanente, nécessaire et structurelle du capitalisme restructuré. Dans la crise actuelle, nous sommes confrontés au fait que cette attaque était déjà structurellement intégrée dans la situation prévalant avant la crise.</p>
<p>Outre la crise actuelle elle-même, la tentative de la contrer met automatiquement en question la reproduction du rapport capitaliste et, plus précisément, du prolétariat. Pourquoi spécialement du prolétariat? Parce que le capitalisme est vraiment mondialisé et que tous les prolétariats  nationaux ou régionaux sont traités d’une manière abstraite comme partie du prolétariat mondial, parfaitement interchangeable avec n’importe quelle autre partie. Cela conduit à un cercle vicieux. D’une part, on assiste à un approfondissement de la hiérarchie en raison d’une dépréciation aggravée du prolétariat des pays les plus bas dans la hiérarchie capitaliste. D’autre part, nous assistons à une dépréciation du prolétariat principalement dans les pays de la seconde zone, mais aussi ceux de la première, dans le cadre d’une concurrence mondiale qui se transforme dans une large mesure, dans le néolibéralisme, en concurrence pour le prix le plus bas de la  force de travail.</p>
<p>La tentative de réponse du capital, de l’éclatement de la crise à aujourd’hui, ressemble à une aveugle fuite en avant. Il s’agit d’une restructuration interne pour le cycle d’accumulation, ou, plus justement formulé, il est la deuxième phase de la restructuration elle-même, qui par sa nature doit toujours être renouvelée sur la base de ses orientations fondamentales. Logiquement, cette deuxième phase de restructuration va également acquérir certaines caractéristiques géopolitiques. Plus nous approchons de la production de la révolution de ce cycle de luttes, plus des «restructurations internes » de ce type seront nécessaires: la distance temporelle entre elles sera raccourcie à mesure que le  temps historique se condense et que s’accélère le processus  producteur d’histoire.</p>
<p>Les mesures appliquées aujourd’hui, bien que pointant dans la même direction, n’ont pas la même importance historique que celles qui furent mises en œuvre dans la période dans laquelle le modèle précédent d’accumulation et de reproduction de la classe ouvrière a été balayé. La « première phase de la restructuration» (qui peut être appelé comme ça aujourd’hui seulement, dans la crise et avec les nouvelles mesures) a représenté un changement du modèle d’accumulation, la deuxième phase de la restructuration est une tentative de la poursuivre pour s’attaquer à une crise interne au cycle d’accumulation, crise assez grave  pour produire la situation actuelle. La poursuite de l’attaque de la valeur de la force de travail et la sape de la reproduction de la classe ouvrière sont déjà contenus dans le modus operandi du capitalisme. D’où le concept d’une «deuxième phase», qui n’est pas une nouvelle restructuration, mais exprime le fait que la « première phase » de la restructuration a représenté le début d’une période historique dont la production sera la révolution comme communisation. Cette problématique ouvre la voie à une question qui est encore plus difficile et plus importante, celle du concept de conjoncture que nous avons l’intention d’aborder dans un proche avenir.</p>
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		<title>Le temps des émeutes a commencé</title>
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		<pubDate>Tue, 05 Apr 2011 19:43:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><em>“Rien n’explose comme un puits de pétrole, et les émeutiers ont tendance à mettre le feu..</em><em>” </em>(Déclaration d’un économiste à Al-Jazeera)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>L’étape transitoire de la crise :  De la restructuration à la révolte</strong></p>
<p>Jour après jour, le vent de la révolte  qui balaie l’Afrique et le Moyen-Orient se fait de plus en plus sentir.  L’un après l’autre, les pays font les gros titres de la presse  internationale, mais le sujet reste identique : des heurts entre  manifestants et la police et/ou les nervis para-étatiques de tel ou tel  régime, généralement totalitaire. Malgré toute la peine que se donne le  spectacle mondial pour dissimuler le caractère prolétarien des émeutes  et pour mettre l’accent sur les contradictions internes, en présentant  les évènements comme de simples mouvements politiques « pour la  démocratie », ou comme des confrontations politiques entre les partisans  de tel et tel politicien local, rien n’y fait : <em>c’est classe contre classe</em>. Dans  les mains des prolétaires, des pierres, des cocktails molotov et des  morceaux de bois ; les flics, eux, sont armés jusqu’aux dents et, pris  de peur, tirent dans le tas, assassinant sans discrimination. Les  prolétaires occupent des bâtiments, bloquent des rues et incendient des  voitures, s’attaquent aux prisons pour libérer les prisonniers, sabotent  les infrastructures, et le capital s’apprête à imposer une dictature  encore plus dure. Les régimes transitoires auront beaucoup de mal à se  stabiliser, se trouvant de fait dans l’impossibilité de satisfaire ne  serait-ce qu’une des revendications fondamentales des insurgés quant au  niveau de vie. L’Égypte et la Libye nous offrent pour le moment les  expressions les plus sévères de cette phase insurrectionnelle de la  crise. L’Égypte à cause de son importance économique et géopolitique  dans la concurrence inter-capitaliste mondiale ; la Libye, mises à part  les questions pétrolières, à cause de la fulgurante perte de contrôle de  l’État sur la situation, semant la panique à l’échelle internationale.</p>
<p>La crise du régime d’accumulation  actuel, résultant de la première restructuration des années 70 et 80,  est l’envers du succès de cette restructuration. C’est  l’approfondissement même du néolibéralisme qui a produit cette crise  historique, précisément parce que le capitalisme est un système de  rapports contradictoire. Tout modèle d’accumulation, bien qu’il paraisse  à première vue stable, contient le développement de sa dynamique  interne contradictoire qui mène au déclenchement de la crise. La  réussite du capitalisme restructuré, en d’autres termes <em>le triomphe de la subsomption de toute l’existence du prolétariat sous le capital</em>,  a assujetti à l’extrême la reproduction du prolétariat (et, partant, du  capitalisme dans son ensemble) à la marche de l’économie, et l’a donc  rendue plus vulnérable à la crise, en regard de n’importe quelle période  historique précédente. À l’heure actuelle, nous nous trouvons dans  l’étape transitoire de la crise capitaliste mondiale qui a débuté en  2008 et qui continue. Dans cette étape transitoire, <em>le capital  financier mondial tente d’éviter sa dévalorisation immédiate à travers  l’imposition d’une deuxième phase draconienne de la restructuration à  l’ensemble de la planète.</em> Les conséquences de cette tentative sont  visibles partout, mais l’intensité et le caractère de l’attaque subie  par le prolétariat varient : premièrement, suivant la place de chaque  État au sein de la hiérarchie capitaliste mondiale ; deuxièmement, selon  le stade auquel se trouve la première phase de la restructuration ; et  surtout, en fonction de l’histoire de la lutte de classe dans chaque  région. Dans le monde entier (sauf en Chine), la restructuration  implique la diminution du salaire direct et indirect (prestations non  monétaires sous forme de services fournis par l’État) ; elle implique  l’interdiction de fait de la revendication salariale ; elle implique  aussi l’augmentation des prix des produits de première nécessité, qui  est due, d’une part, au mécanisme objectif de la crise et, d’autre part,  au fait que des fractions du capital mènent une spéculation ouverte sur  les prix des aliments de base, profitant entre autres de la chute de la  production mondiale de céréales cette année. Une conséquence spécifique  de cette spéculation est que la partie la plus dévalorisée du  prolétariat mondial n’a plus, littéralement, de quoi manger. « Les prix  ont tellement augmenté que, si j’achète quelques citrons pour ma gorge  irritée, je serais fauché pendant tout le mois », a déclaré un  travailleur du ministère des transports en Égypte.</p>
<p>Au milieu de la tempête de la crise  économique, toute aide d’État pour la survie de la main d’œuvre  surnuméraire disparaît, avec comme résultat que le travail au noir et la  misère se répandent. Les prolétaires sont obligés de travailler  (surtout au noir) pour survivre, et en même temps, à cause de la crise,  il leur est impossible de trouver un travail ou d’être payés pour leur  force de travail autant qu’il leur faut pour leur reproduction  élémentaire. Le prolétariat exige de survivre et donc demande la  diminution du prix des denrées alimentaires, de l’emploi et une hausse  des salaires — ce tribut qu’il paye à la faim. À travers ses  revendications, il demande désespérément aux capitalistes de procéder au  sauvetage du capitalisme. Quand les prolétaires demandent un travail  stable et un salaire « décent », ils disent aux capitalistes : vous avez  besoin de nous, sans nous il n’y pas d’extraction de plus-value, il n’y  a pas de capital. De son côté, le capital répond par ses pratiques  qu’il n’a pas le luxe de laisser le prolétariat survivre, il rend  explicite par tous les moyens qu’une partie (importante) du prolétariat  est en trop, et aussi, ce qui est le plus important, que la relance  projetée ne contient pas la réintégration du prolétariat, que celui-ci  représente une population structurellement excédentaire. Il s’ensuit  que, historiquement, la revendication salariale du prolétariat est  produite comme nécessaire et en même temps sans issue (ceci à un niveau  structurel et non conjoncturel). La révolte de ce prolétariat  excédentaire, et donc dépourvu d’avenir, rencontre la forme la plus  ouverte et brutale de la domination du capital : la police. <em>La  sortie de crise poursuivie par les capitalistes ne comprend pas cette  population prolétarienne excédentaire, et c’est précisément cela qui  fait que la police devient la forme générale actuelle du capitalisme.</em></p>
<p>Partout dans le monde, les prolétaires vivent leur situation précaire comme une <em>asphyxie</em>.  La pauvreté et la ghettoïsation définissent le cadre de cette situation  asphyxiante. Les exemples les plus parlants de cette asphyxie imposée  sont Frontex (la police des frontières de l’Union Européenne), la force  militaro-policière analogue des États-Unis qui est déployée aux  frontières avec le Mexique, les baraques à ouvriers en Chine qui sont  gardées par l’armée, les <em>gated communities</em> de l’Amérique Latine  et ce qui leur répond symétriquement, les immenses bidonvilles de  favelas, et aussi la version grecque de cela avec la barrière de 12,5  km. le long du fleuve Evros aux frontières avec la Turquie. Toute la  planète se tourne peu à peu, mais irrésistiblement, vers un régime  d’apartheid. Les bantoustans contemporains sont destinés à la classe  ouvrière. Cette dynamique urbanistique de la répression provoque  l’asphyxie des prolétaires et en même temps met en question une  condition capitaliste de base : celle de la libre vente de la force de  travail. Au Caire, cet urbanisme s’est réalisé à des rythmes effrénés  (analogues aux taux de croissance économique) durant les dix dernières  années. La dictature de la valeur et de l’économie dans son ensemble,  dans toutes les régions de l’Afrique et du Moyen-Orient où le  prolétariat se révolte, prend aussi la forme politique de la démocratie  dictatoriale. La raison pour laquelle ces révoltes sonnent l’alarme chez  les bourgeoisies du monde entier est que la dictature démocratique, le  totalitarisme, captive dorénavant l’imagination des classes bourgeoises  actuelles même dans les pays les plus développés, puisqu’elle paraît  comme le seul moyen pour imposer la deuxième phase de la  restructuration.</p>
<p>Les manifestations et les émeutes, dans  tous ces pays, débutent dans le champ de la reproduction, et la question  est de savoir si elles vont passer au champ de la production de la  valeur, au cœur du capitalisme. Les grèves qui ont suivi la chute du  dictateur socialiste<a href="http://dndf.org/?p=9429#_ftn1">[1]</a> Moubarak semblent montrer cette direction. Et partout les capitalistes  regardent angoissés ce coin du monde avec le doigt sur la gâchette,  puisque les « Eldorados » se sont soudain transformés en trappes à  capital, en des régions instables à l’avenir extrêmement incertain. Les  « immenses avantages concurrentiels » sont devenus pour eux, presque  d’un jour à l’autre, un « danger incontrôlable ». Les sous-traitances,  le tourisme, la construction d’infrastructures, l’industrie textile et,  surtout, le pétrole et les voies du commerce (Suez, Golfe) se trouvent  dorénavant pris dans l’embrasement de la révolte prolétarienne. Après la  Tunisie, l’Égypte et la Libye, des pays où la révolte est encore en  marche, le Bahreïn, l’Iran et l’Algérie essayent de pratiquer la  prévention par l’assassinat.</p>
<p>C’est préventivement, contre la révolte  qui s’approche, que le régime grec essaye de fonctionner, et ce de deux  façons : d’une part, il se prépare pour l’instauration officielle d’une  forme de dictature (éventuellement à travers d’élections) et, d’autre  part, pris dans les contradictions de ses antagonismes internes, il  tente de canaliser les réactions dans une direction  populiste-nationaliste, version de droite ou (dans un plan B en cas de  difficultés majeures) de gauche. Les fonctionnaires du capital financier  mondial, qui détiennent provisoirement le pouvoir dans l’État grec,  espèrent maintenant, après leur succès quant à la réduction des  salaires, avoir assez de temps pour brader le patrimoine de l’État.  Cette liquidation n’est rien d’autre qu’une tentative de valoriser le  capital potentiel qui se trouve coincé dans le système financier grec et  (surtout) européen et menacé d’une dévalorisation massive. En revanche,  les prolétaires refusent cette liquidation, parce qu’ils comprennent  que cela signifie une diminution accrue de leur salaire indirect et une  détérioration de leurs conditions de vie en général. Ils refusent de  payer leurs tickets dans les moyens de transport et les péages, ils font  des occupations, ils essayent d’alléger les effets de la crise en  s’agitant le plus possible, mais pour le moment seulement dans la sphère  de la circulation et de la reproduction. Les grèves qui ont été ou sont  déclenchées dans les secteurs qui sont affectés par la restructuration  ne sont pas à la mesure de l’attaque : le syndicalisme, en tant que  médiation, tire là ses dernières cartouches.</p>
<p>L’histoire est enceinte. Toute stratégie  que le capital tente d’appliquer en Grèce est à double tranchant.  L’imposition d’une dictature en Grèce contient le risque que le virus de  la rébellion traverse la Méditerranée et que Décembre 2008 ressemble  alors à un jeu d’enfants, avec tout ce que cela implique pour les autres  pays européens. De l’autre côté, ralentir la restructuration contient  le risque que l’État grec rate le train de l’intégration dans l’Europe  politiquement unifiée et soit relégué à la troisième zone du capital,  avec comme résultat de mettre en danger les intérêts d’une fraction  importante des secteurs capitalistes grecs les plus puissants.</p>
<p>Pourtant, pour le prolétariat qui vit en  Grèce, il n’y a qu’une voie, quel que soit le scénario appliqué : des  luttes de classe de plus en plus dynamiques. Peut-être qu’il n’y aura  pas sous peu une nouvelle grève-artifice comme celle d’aujourd’hui, mais  les fronts vont se multiplier d’un jour à l’autre et l’irruption de la  révolte ne saurait être repoussée pour longtemps. Centrées sur  l’existence même d’un salaire et plus généralement sur la détérioration  du niveau de vie, les luttes revendicatives du prolétariat, à travers  leur développement et leur échec patent, sont orientées vers une rupture  avec leur contenu revendicatif. Cette rupture s’annonce déjà dans des  cas comme celle de Keratea<a href="http://dndf.org/?p=9429#_ftn2">[2]</a> et apparaîtra comme un fait spécifique dans tout affrontement localisé.  Le contenu des ruptures rendra impossible une unification politique et  donc la possibilité d’une médiation efficace dans les conflits. Par  exemple, la répression qui va probablement s’abattre sur le mouvement  « nous ne paierons pas leur crise » pourrait conduire la confrontation  jusqu’au point où l’existence même des moyens de transport serait mise  en question. Ce développement dynamique des ruptures ne peut pas  s’achever et se stabiliser en acquis pour la classe ouvrière ; il ne  pourrait constituer que le commencement d’un processus historique  révolutionnaire.</p>
<p style="text-align: right;"><strong><em>Agents du chaos</em></strong></p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<hr size="1" />
<p><a href="http://dndf.org/?p=9429#_ftnref1">[1]</a> <em>NdT</em>–  On a beaucoup parlé en Grèce du fait que les partis tant de Ben Ali que  de Moubarak appartenaiten à l’Internationale Socialiste, à la tête de  laquelle se trouve le premier ministre grec George Papandréou.</p>
<p><a href="http://dndf.org/?p=9429#_ftnref2">[2]</a> NdT– A Keratea, une banlieue pauvre d’Athènes, les habitants se sont  révoltés (…) contre la décision d’y implanter  une décharge (extrêmement  polluante d’après l’expérience précédente). Leur lutte s’est trouvée  renforcée par le mépris flagrant de toute obligation d’étude  environnementale et de protection des sites archéologiques. Depuis des  mois Keratea se trouve sous occupation policière massive et est un front  de batailles quotidiennes très dures de pratiquement toute la  population contre les flics.</p>
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		<title>Décembre 2008, Grèce : une tentative d&#8217;identifier la force et les limites de notre lutte</title>
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		<pubDate>Wed, 01 Jul 2009 18:33:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>rocamadur</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>« Des frontières aux commissariats, la démocratie assassine »</strong> (mot d&#8217;ordre sur un mur)</p>
<p>Malgré les tentatives de l’État et du spectacle de réduire les événements de décembre 2008 à une « révolte des jeunes » qui, vu la sensibilité intrinsèque de leur âge, ont toutes les  raisons de réagir au monde des adultes, on y trouve des éléments qui les désignent comme les événements <em>historiques</em> les plus importants des 35 dernières années en Grèce. Décembre fut une révolte d’une minorité de la classe ouvrière qui vit dans ce coin du monde. Par ses actions, cette minorité a critiqué les rapports sociaux contemporains, le travail, la marchandise, l’État. Cette critique (destructrice et créatrice à la fois) était anticapitaliste et non réformiste et exprimait le besoin de dépassement des rapports capitalistes.</p>
<p><em>« Remember, remember the 6<sup>th </sup>of December »</em>, a été inscrit sur un mur à Athènes. Depuis ce soir-là et pendant quelques jours ce sont les actions d’une foule de jeunes surtout (mais pas exclusivement) prolétaires qui ont parlé : flics et commissariats attaqués, banques incendiées, magasins détruits et pillés, ministères, chambres d’industrie et entreprises de location de personnel vandalisées, universités, mairies et autres bâtiments publics occupés. Les attaques contre les magasins de luxe commencèrent dès la première nuit ; le lien entre le meurtre du jeune de 15 ans et l’arrogance du capital était direct et explicitement affirmé. Les attaques contre les concessionnaires automobiles, les feux de circulation, les arrêts de bus, c&#8217;est-à-dire contre des composants de la circulation dans la ville, eurent lieu régulièrement. Les attaques contre les banques, qui symbolisent et territorialisent à l’intérieur de l’espace urbain la domination de l’argent sur les besoins des individus, furent  acharnées et pendant les premiers jours de la révolte il y eut toujours des tentatives de les incendier.</p>
<p>Dans les rues des villes révoltées, on trouvait des élèves du secondaire, parmi lesquels nombre d’immigrés de deuxième génération, des étudiants, des jeunes travailleurs et chômeurs, des gens du pays et des immigrés, des « lumpen » prolétaires et quelques travailleurs « stables ». Dans l’évolution de la crise capitaliste mondiale, la révolte en elle-même a démontré <em>« la profonde conviction des jeunes que leur avenir a été pillé d’avance »</em> (comme Mike Davis l’a signalé très pertinemment lors d’une interview, quotidien <em>Eleftherotypia</em>, 28/12/2008). Décembre ne fut pas un mouvement contre l’arbitraire policier ou la répression. Le fait que la répression devint la cible de l’attaque prolétaire peut s’expliquer si l’on considère dans sa réalité le coup tiré par un petit flic quelconque : comme l’expression d’un État qui doit intervenir d’une façon de plus en plus disciplinaire contre un prolétariat dont la reproduction a encore plus de mal à s’intégrer dans le monde capitaliste actuel. Ce n’était pas non plus un mouvement contre le gouvernement : les actions des révoltés, ayant comme point de départ la vie de merde d’aujourd’hui<a href="#_ftn1">[1]</a>, étaient dirigées contre l’avenir du monde capitaliste.</p>
<p>Il est important d’examiner la manière dont la planification urbaine spécifique du centre d’Athènes a contribué à la jonction de différentes parties du prolétariat pendant la révolte, reliant en un seul bloc le quartier des « révoltés permanents »  et celui des immigrés. Le boulevard Patision joua une fois de plus son rôle historique, celui d’un boulevard des affrontements de classes. Il est situé dans un triangle géographique dont les côtés correspondent à trois mondes. Exarchia constitue la territorialisation « d’une ‘guerre civile de basse intensité’ permanente qui semble avoir longtemps caractérisé la relation entre la police et diverses couches de la jeunesse » (M. Davis). C’est le territoire où la contre-culture et  plusieurs formes  de sous-culture et de marge sociale, ainsi que la circulation et la fermentation des idées politiques (plus ou moins) radicales, trouvent un espace. Il ressemble au « village gaulois » à l’intérieur de la métropole marchande et sécuritaire. Historiquement, il a été l’endroit  de comportements subversifs et de conflits sociaux intenses. Dans les années récentes, les quartiers des immigrés, qui sont situés de l’autre côté du boulevard Patission, vers Omonia et la rue Peiraios, constituent le lieu où se rassemblent les parties les plus lumpen du prolétariat multinational. Sur le troisième côté, il y a la zone de la rue Ermou, de la place Syntagma et du quartier de Kolonaki. Ce sont les zones de la richesse et du pouvoir d’Etat, et le fait qu&#8217;elles sont au voisinage  des marginaux et des rebelles est provocateur. La proximité de ces zones, due à l’incapacité de l’Etat grec à appliquer une politique de « rénovation » et de stérilisation du centre (à la différence de nombreuses métropoles européennes), crée un mélange détonant, qui explosa en Décembre. Pendant l’explosion, différents aspects des réactions par rapport à la dépréciation et à la précarisation de la vie  se rencontrèrent. C’est pourquoi la révolte se diffusa, le feu se répandit et menaça de brûler une bonne partie du pays. Tandis que l’Etat mendiait des protestations pacifiques et symboliques, les émeutiers cherchaient des bâtiments d’Etat dans leurs quartiers pour les occuper ou les attaquer. Ils essayaient de déclarer par tous les moyens que l’ennemi est partout.</p>
<p><strong>« Nous sommes une image de l’avenir »</strong> (mot d’ordre sur un mur)</p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Décembre a une importance historique, parce que les actions qui le constituent créent le besoin de dépasser le contenu de la critique prolétarienne du monde. Décembre est la crise actuelle de la reproduction du rapport capitaliste, car la composition et les actions des insurgés mettent en évidence l’impasse de la société capitaliste. Les insurgés, peu importe comment le capital les appelle (lycéens ou étudiants, jeunes travailleurs précaires, immigrés), sont les prolétaires dont le capital ne semble pas vouloir garantir l’avenir. Leur situation “no future” menace le reste du prolétariat  et le rapport capital lui-même en même temps.</p>
<p><em>Les actions destructrices de Décembre furent socialisées et propagées</em>. S’il était historiquement possible pour ces actions de continuer et de se développer, alors la question de la destruction du capital par les prolétaires serait mise en avant. Dans ce sens, Décembre montra la potentialité de détruire le capital à l’avenir ; il constitua la rupture avec le passé historique des luttes de classes. L’abolition du capital, c&#8217;est-à-dire l’abolition des classes, et <em>donc</em> également l’abolition du prolétariat, et la production de nouveaux rapports sociaux immédiats entre les individus est le communisme. La production du nouveau monde a <em>nécessairement</em> pour point de départ la destruction du vieux monde. Ici réside l’image de l’avenir  que Décembre portait en lui : seule la destruction de bâtiments, de moyens de production, de réseaux de distribution, de toute situation ou lieu que le capital préserve, est capable de créer les conditions de la nécessité du communisme. C’est seulement lorsque l’activité quotidienne sera inséparable de l’activité insurrectionnelle que se présentera l’occasion de l’abolition des classes, c&#8217;est-à-dire de l&#8217;abolition du travail et de la valeur. C’est seulement par la destruction de l’espace urbain que la division du temps entre travail et autres activités aussi bien que la division de l’espace entre production et reproduction peuvent être mises en question. Comme Marx l’écrivait au 19<sup>ème</sup> siècle dans les <em>Grundrisse</em>, « <em>les rapports entre individus sont fixés dans des choses parce que la valeur d’échange est matérielle par nature</em> ». L’abolition de la valeur commencera nécessairement par la destruction de choses. Quand cette destruction sera généralisée au point où le prolétariat devra trouver la voie pour vivre en n’étant plus prolétariat, seulement alors apparaîtra la potentialité du communisme. Le communisme n’est pas « l’appropriation des lieux publics » ou la « distribution à tous » des produits <em>qui ont été produits dans le cadre du capital</em>, ou « l&#8217;autogestion »  des usines <em>qui ne peuvent être que des lieux où l’on produit de la valeur</em>. De la même façon il ne peut être <em>seulement</em> « violence », « affrontement avec l’Etat » ou « destruction de bâtiments ». <em>Les nouveaux rapports sont la généralisation des mesures communistes</em> qui seront prises parce qu’elles seront <em>nécessaires à la fois à la lutte et au maintien de la vie</em>. La communisation est la mise en rapport de toutes les pratiques communistes dictées par les besoins de l’affrontement avec le capital, et leur généralisation jusqu’au point qui rend impossible tout retour en arrière. Le produit historique de ce processus est le communisme : non l’« autogestion »  de la production, mais la destruction de la division de la vie entre production et reproduction. Non « l’appropriation des lieux publics», mais la destruction des divisions que l’espace urbain impose.</p>
<p>La révolte de Décembre montrait l’avenir, mais elle s’arrêta  Après la révolte, le contenu de la lutte de classe fut transformé et l’on recommença à poser des revendications. Toute tentative prolétarienne dans le cours de laquelle la survie ne s’identifie pas avec la poursuite de la lutte contre toutes les formes du capital remodèle certes le rapport capital, mais elle est condamnée à être défaite tant que ses acquis se trouvent dans le capital. La communisation n’est pas la défense d’une voie alternative de l’organisation de la vie, la communisation ne défend rien, <em>elle se poursuit</em>. La communisation ne peut être qu’autocritique de la révolution, c&#8217;est-à-dire révolution contre sa décélération (qui est contre-révolution), révolution dans la révolution.</p>
<p><strong>« Revenir à la normale ? Il n’en est pas question »</strong> (mot d’ordre sur un mur)</p>
<p>Dans un bilan de la révolte de décembre du point de vue de la destruction du capital, il est important d’examiner ce que les prolétaires révoltés des deux sexes<a href="#_ftn2">[2]</a> ont fait, ce qu’ils n’ont pas fait, c’est-à-dire quelles étaient les limites de leurs actions, et ce qu’ils ont montré pouvoir faire dans l’avenir.</p>
<p>Les actions qui montraient la direction d’un monde nouveau, malgré les contradictions qui se trouvaient aussi en elles, étaient les <em>attaques contre les bâtiments et les magasins</em>, le <em>pillage des marchandises</em>, la <em>pratique anti-syndicale</em> qui s’est exprimée lors de l’occupation du bâtiment de la GSEE (Confédération Générale des Travailleurs) et les <em>attaques sauvages des commissariats de police</em> par les lycéens. Ces actions sont importantes, parce qu’elles se placent <em>en dehors de tout cadre revendicatif</em>. Également importante fut la <em>participation relativement forte des immigrés</em>, fait qui démontre que les divisions parmi les prolétaires sont surmontées uniquement quand la lutte est contre le capital. Nous traiterons séparément du rôle du « milieu anti-autoritaire », à cause de sa contribution spéciale au mouvement de Décembre, aussi bien que de la question de la violence sociale, du fait de sa signification particulière. La limite historique de la lutte de Décembre aussi bien que ses perspectives d’avenir sont abordées dans la dernière partie du texte.</p>
<p><strong>« Ils foutent notre vie en l’air, nous foutrons tout en l’air pour prendre notre vie en main »</strong><strong> </strong>(mot d’ordre sur un mur)</p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Les prolétaires révoltés n’ont formulé aucune demande et n’avaient aucune revendication, parce qu’<em>«ils vivent quotidiennement et, par conséquent, ils savent bien que la classe dominante refuse de satisfaire toute demande de ce genre»</em>, comme on lisait sur un tract distribué par quelques occupants de l’ASOEE (École Supérieure d’Études Économiques et Commerciales). Les jours de décembre ont rendu plus que clair que la crise du capitalisme est aussi une crise de la politique. Les révoltés saccageaient ou occupaient les bâtiments de l’État, c’est-à-dire du capitaliste collectif et du mécanisme de reproduction sociale avec lequel ils auraient dû tenter d’entrer en compromis dans le cadre d’une lutte revendicative. Leurs attaques contre les bâtiments publics et l’absence de revendications n&#8217;ont été que deux aspects de la même réalité. <em>« C&#8217;est bien sûr cette absence de demande de réformes (et ainsi l’absence de toute prise permettant la gestion de la protestation) qui est l&#8217;élément le plus scandaleux &#8211; et pas les cocktails Molotov ou les vitrines brisées »</em> signale justement Mike Davis dans la même interview.</p>
<p>Décembre ne cherchait pas à négocier, et cela constitue une <em>rupture</em> avec le mouvement des occupations étudiant de 2006-07, qui fut massif et de longue durée et constitue le précurseur direct de la révolte, dans le sens où ce mouvement exprimait la rébellion d’une fraction particulière de jeunes prolétaires, des étudiants, qui a un grand poids social dans le cas grec<a href="#_ftn3">[3]</a>. Ce fut un mouvement contre le blocage de la reproduction de la (future) force de travail qualifiée. Mais le mouvement étudiant était <em>revendicatif</em> (il revendiquait une meilleure intégration pour les jeunes spécialisés), malgré les contradictions et les conflits internes qu’il a connus. Nous mêmes, faisant partie de ce mouvement et envisageant son incapacité de s’étendre au delà de l’université, nous considérions que certaines demandes concrètes pourraient constituer un <em>outil (politique) de contestation des clivages au sein de la classe ouvrière</em>. Alors que nous faisions l’expérience – chacun d’entre nous d’une manière différente – de l’attaque contre les conditions de notre reproduction (question centrale de la restructuration capitaliste), nous avons crû que la revendication d’un « salaire social » jouerait ce rôle et ainsi nous l’avons concrétisée dans le mouvement pour un salaire du travail étudiant. Cette revendication était l’une de celles qui exprimaient l’opposition de la classe ouvrière à la tendance du capital, dans la période historique actuelle, à réduire le salaire indirect en supprimant les prestations sociales et en poussant encore plus vers la subordination immédiate de la reproduction de la force de travail au rapport salarial. Notre but était de mettre l&#8217;accent sur le fait que les activités des fractions non salariées – chaque fois pour des raisons différentes – de la classe ouvrière sont du <em>travail</em>, au sens où le rapport capital est reproduit. C&#8217;est pourquoi nous pensions que la revendication d&#8217;un &#8220;salaire social&#8221;, qui pose la question de l&#8217;amélioration de la situation des étudiants, des hommes et des femmes sans emploi, et de façon générale de tous ceux qui sont en dehors du salariat, déboucherait sur notre capacité, tous les salariés réunis, de mettre en question le rapport capital à partir d&#8217;une meilleure position. Aussi avons-nous cherché à le promouvoir en tant que <em>revendication subversive</em> dans le mouvement; c&#8217;est une contradiction que nous n&#8217;avons été capables de voir qu&#8217;après Décembre. Seule une petite partie radicale du mouvement de la jeunesse scolarisée reprit cette revendication. La révolte de Décembre nous en fit voir la raison. La fragmentation du prolétariat a un caractère historique et ainsi nous ne pouvons l&#8217;envisager <em>seulement</em> comme une faiblesse ou une défaite de la classe ouvrière; de même nous ne pouvons envisager la précédente situation historique de la classe ouvrière, c&#8217;est à dire la précédente forme du capital, comme une victoire.</p>
<p>Le prolétariat, après la défaite des luttes des années 60-70 et la contre-révolution, a été divisé en catégories <em>nécessairement</em> antagonistes –­­ salariés et non-salariés – puisque la condition généralisée qui prévaut sur le marché du travail est la précarité. Mais la généralisation de la précarité ne peut pas conduire à &#8220;l&#8217;unité des travailleurs précaires&#8221;, car les conséquences de la précarité et surtout la difficulté de leur reproduction en tant que travailleurs, affirment la décomposition déjà atteinte par l&#8217;identité ouvrière, qui découle de la fragmentation dans le temps et dans l&#8217;espace de la production que la restructuration du capital a entraînée. Mais le capitalisme est le <em>rapport entre deux classes</em> et le problème de la reproduction de la classe ouvrière est <em>aussi</em> le problème du capital. La révolte de décembre et notre participation à celle-ci a été la <em>critique vécue</em> de notre attitude précédente, car elle nous a démontré que la fragmentation du prolétariat n’est pas mise en question par des revendications qui confirment la condition prolétarienne telle qu’elle existait dans la phase historique précédente ; aujourd’hui elle ne peut être mise en question que dans la révolte, qu’au moment de la critique en actes du rapport capital lui-même, c’est-à-dire de l’existence même des prolétaires en tant que force de travail.</p>
<p>L’absence de revendications signifiait en même temps la prédominance, dans la rue, d’une forme d’organisation informelle (le cercle d’amis ou la bande). Il n&#8217;y eut pas d&#8217;appels officiels aux protestations; pendant les premiers jours les émeutiers se rencontrèrent et exprimèrent leurs désirs de destruction de façon nécessaire dans les manifestations. Cela fut visible dans la simplicité sauvage des banderoles qui disaient simplement &#8220;Assassins!&#8221;, tandis que les (très rares) banderoles des organisations politiques ou syndicales exprimaient le besoin de ces dernières de se maintenir à l&#8217;écart de la violence supposée &#8220;aveugle&#8221; et &#8220;sans orientation&#8221;. Les émeutiers organisaient leurs actions sur la base de leurs rapports immédiats ( rapports que les rues étendent au-delà des relations existantes entre copains) et de leur désir mutuel d&#8217;une action spécifique. Comme les groupes d&#8217;amis n&#8217;ont pas de bureaux, ne publient pas de brochures politiques et ne gardent pas d&#8217;archives, il sont condamnés à se perdre dans l&#8217;anonymat de l&#8217;histoire et par suite il est difficile de garder une trace de leurs actions. Ce sont des groupes de « provocateurs » dont les actions ne peuvent être contrôlées par les partis, ce sont les voix qui lancent un nouveau mot d&#8217;ordre, ce sont les éléments qui constituent le sujet collectif de &#8220;émeutiers en cagoule&#8221;. Les groupes d&#8217;amis ne prennent pas la responsabilité de leurs actions, parce qu&#8217;ils ne sont pas intéressés à en tirer un profit politique; leur présence imprévisible joue le rôle principal dans un événement et ils disparaissent aussitôt après. De la deuxième génération d&#8217;immigrés aux collectifs anti-autoritaires, qui agissent dans les rues plutôt comme des groupes ou des bandes<a href="#_ftn4">[4]</a> que comme des organisations politiques, du fait des relations immédiates entre leurs membres, les groupes d&#8217;amis furent les stars incontestées si tant est qu&#8217;on puisse parler d&#8217;organisation dans les premiers jours de la révolte de Décembre.</p>
<p>La prédominance de ces groupes en tant que forme d&#8217;organisation eut un résultat tout à fait spécifique: l’État a eu beau chercher, il n’a pas pu trouver une représentation des révoltés et surtout il n’a pas pu en fabriquer une, afin d’ouvrir la voie pour dompter le mouvement. Dans tout mouvement revendicatif il existe par définition une organisation qui exprime ses limites. Par exemple, une grève est organisée par un syndicat ou même par une fraction combative des ouvriers en dehors du syndicat ; ces deux formes d’organisation assument en fin de compte le rôle de garantir la reprise du travail (peut-être même contre une minorité qui ne désire pas cette reprise). De même, une protestation sur une question concrète est organisée par un parti (ou un milieu politique), dont le rôle est avant tout de définir la question, c’est-à-dire de définir l’issue du combat en tant qu’enjeu se rapportant à <em>une question précise</em> et déterminer par la suite le contenu ainsi que le moment de la victoire ou de la défaite, c’est-à-dire le moment de <em>la fin</em> du combat. Dans le cas de Décembre, il y a eu des récupérateurs de toute sorte qui, aux côtés de ceux qui condamnaient en bloc la révolte, essayaient de convaincre que c’est uniquement la protestation politique qui peut générer des avantages et pas la soi-disant violence aveugle. Pourtant, la tentative de médiation a échoué, car les médiateurs faisaient face à des révoltés qui, refusant leur rôle, montraient qu’ils ont enfin compris qu’il ne peut y avoir d’«avantage » matériel pour eux dans le capitalisme.</p>
<p>« <strong>Up against the wall motherfuckers! We’ve come for what’s ours… »</strong> (titre d&#8217;un tract)</p>
<p>Dans toutes les révoltes prolétariennes récentes (il y a de nombreux exemples : Watts 1965, Detroit 1967, Bologne 1977, Los Angeles 1992, Albanie 1997, Argentine 2001, France 2005), et aussi en Grèce pendant  la révolte de Décembre, les prolétaires s&#8217;approprièrent ce qui devenait accessible dans le chaos que les émeutes créaient. Les pillages ont eu lieu surtout à Athènes, dans un moindre degré à Thessalonique et à un degré encore moindre en province. Ils constituent le plus grand scandale de Décembre. Les journalistes et les médiateurs politiques de tous bords ont pu dans un premier temps supporter et « justifier » les attaques contre la police et les vandalismes, mais jamais l’attaque prolétarienne contre la propriété privée. Et pourtant, quoi de plus naturel que l’expropriation directe quand le spectacle distribue à gogo des promesses de bonheur consumériste, au moment même où l’on prive les prolétaires des moyens pour satisfaire ces promesses.</p>
<p>Le rôle principal dans les pillages de décembre a été tenu par les immigrés, mais ils n’étaient pas les seuls à y participer. Dans plusieurs cas, des élèves, des étudiants, mais également des prolétaires grecs d’un âge plus avancé ont pu profiter des soldes à 100% qu’offrait la faiblesse de l’État à protéger la propriété privée. Bien entendu, l’État et les moyens d’information ont tenté de distinguer parmi les révoltés manifestants grecs et pilleurs étrangers. Pour bon nombre d&#8217;immigrés c’était leur seule façon de participer à la révolte ; vu que la police était occupée, ils ont saisi l’occasion pour exproprier des marchandises dans les magasins de leur quartier. Dans deux cas au moins, des dizaines d’entre eux sont apparus brusquement, venus de nulle part, et ils ont vidé les magasins d’une rue commerciale. Dans d’autres cas, il y a eu des pillages derrière les barricades dans des quartiers qui étaient provisoirement libérés de la police durant les affrontements. Il est important de souligner que les pillages ont commencé à Athènes juste après le coup de feu, le premier soir de la révolte, et à Thessalonique le lendemain. Les réappropriations qui ont eu lieu concernent une très large gamme de marchandises : des denrées alimentaires et autres articles de première nécessité (médicaments, meubles, habits, carburant) jusqu’aux articles de luxe, certains d’entre eux destinés à la revente. À certaines occasions il y a eu des attaques de distributeurs automatiques de billets visant la monnaie « sonnante et trébuchante », mais sans succès. Plusieurs « professionnels de la délinquance » ont saisi l’occasion pour organiser des attaques contre des joailleries et autres commerces de luxe. Souvent, après le pillage, les révoltés détruisaient les magasins et les marchandises qu’ils n’avaient pu emporter. C’est ainsi qu’ils concevaient l’achèvement de leur fête. À travers leurs actions ils déclaraient que bien qu’aujourd’hui ils utilisent les marchandises (les privant de leur valeur d’échange dans la plupart des cas), ils ne souhaitent pas que les magasins existent demain.</p>
<p>Comme toute mesure communiste qui n&#8217;est pas généralisée, le pillage est aussi une pratique contradictoire. Les dégâts causés aux rapports marchands par l&#8217;appropriation des marchandises dans les vitrines brisées des magasins restent partiels. Le rapport marchand survit finalement dans la possession privée ou dans la revente des butins. Dans les deux cas, le révolte est confrontée à ses limites. Les marchandises appropriées deviennent non des choses <em>utiles</em> pour les rapports immédiats entre individus sociaux, mais des <em>valeurs d&#8217;usage</em> pour chaque individu indépendant ou pour chaque communauté séparée. Nous ne savons pas exactement ce qui s&#8217;est passé à l&#8217;intérieur des communautés d&#8217;immigrés. Nous pouvons sûrement imaginer que certains jours de congé furent fêtés car  la vente des marchandises appropriées éliminait temporairement l&#8217;obligation de travailler. Nous pouvons aussi imaginer des fêtes avec de la nourriture et des boissons volées et des rassemblements bruyants pour regarder le match de foot devant le &#8220;nouveau&#8221; poste de télé et la table fraîchement volée pour mettre le poste dessus, au lieu de poireauter autour des kiosques à journaux ou dans les épiceries qui font une &#8220;offre télé&#8221; sur la place Victoria.</p>
<p>Mais ces fêtes sont incomplètes; elles sont le retour à la normale. Certes il y eut des cas de &#8220;voleurs&#8221; partageant les marchandises volées, mais ils furent très peu nombreux et ne se généralisèrent pas. Cette pratique participait plus d&#8217;une fête émeutière que de la nécessité de survivre. La pratique du pillage ne sera réellement libératrice que lorsqu&#8217;elle atteindra sa destination finale: la réappropriation de notre avenir pillé par le capital.</p>
<p><strong>« Ces journées appartiennent à Alexis »</strong> (mot d&#8217;ordre sur un mur)</p>
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<p>L’entrée des élèves du secondaire dans la scène des affrontements, le matin du lundi 8 décembre, donna à l’agitation une autre dimension et la  propagea dans les quartiers d’Athènes et dans plusieurs petites villes de province. Aux attaques sauvages des élèves du secondaire contre les commissariats participaient aussi plusieurs immigrés de deuxième génération, élèves du secondaire eux-mêmes. Vu l’impuissance de l’État grec à promouvoir une éducation ségrégative (il est habituel que des lycéens grecs et immigrés soient assis sur le même banc) et l’absence d’une exclusion urbanistique des immigrés comme c’est le cas dans les villes françaises<a href="#_ftn5">[5]</a>, cette génération d’immigrés interagit avec les lycéens d&#8217;origine grecque,  parce que les conditions auxquelles doivent faire face beaucoup de jeunes grecs et étrangers coïncident. Ce fait explique en grande partie leur présence collective lors de l’agitation de Décembre.</p>
<p>Naturellement, ce sont les lycéens qui ont vécu, plus que tous les autres, l’assassinat du jeune de 15 ans, comme l’assassinat de l’un d’entre eux. Il est clair que ces lycéens savent très bien ce que l’avenir leur réserve<a href="#_ftn6">[6]</a>. Les déclarations de l&#8217;avocat du flic meurtrier pour justifier la mort du jeune, tout comme le choix même par l&#8217;Etat de cette personne particulière comme défenseur du meurtrier, représentent une déclaration officielle de l&#8217;Etat: l&#8217;intégration est désormais accomplie en termes répressifs/disciplinaires. Le fait que toute vie prolétaire court un risque fait désormais partie des choses normales. Outre la pression de la famille, les jeunes scolarisés vivent l&#8217;intensification de la discipline et de la rationalisation des mécanismes de sélection/exclusion (loi &#8220;contre les cagoules&#8221;, attaque contre les sous-cultures des jeunes et harcèlement policier permanent dans les rues, une série de lois ou de propositions législatives sur l&#8217;éducation &#8211; quelques exemples récents: pour entrer à l&#8217;université la note 10 est désormais exigée, il y a aussi une proposition de service militaire obligatoire dès l&#8217;âge de 18 ans). Les expressions les plus récentes de l&#8217;agitation dans le système éducatif sont le mouvement étudiant et la grève de 6 semaines des enseignants du primaire en 2006-2007; un de leurs effets fut la ré-émergence après 2006 des &#8220;habituelles&#8221; occupations dans les écoles, sans raison/revendication spéciale<a href="#_ftn7">[7]</a> la plupart du temps; bref, les élèves expriment qu’ils n’ont pas envie d’être des élèves, et par le moyen des occupations ils diminuent indirectement la durée de l’année scolaire.</p>
<p>La pratique des jeunes scolarisés pendant la révolte annonce que la crise de reproduction du système capitaliste est déjà là. Les jeunes scolarisés grecs (sans tenir compte de la couche de la classe ouvrière dont ils sont issus) sont persuadés que leurs conditions de vie seront pires que celles de leurs parents. Les <em>futurs travailleurs/chômeurs</em>, sachant qu&#8217;ils seront la force de travail superflue <em>dans l&#8217;avenir</em>, refusent à travers la révolte leur rôle de lycéen ou d’étudiant <em>dans le présent</em>. Pendant les premiers jours de la révolte, les jeunes scolarisés parcouraient  en groupes le centre et divers arrondissements des villes, cherchant vraiment la police; quand ils la rencontraient, ils attaquaient jusqu&#8217;à l&#8217;épuisement. Ils se tenaient avec audace à très courte distance des flics, risquant l&#8217;arrestation et le passage à tabac. Ils étaient vraiment <em>incontrôlables</em>. L’absence de revendication s’est exprimée par l’élan destructeur contre les commissariats, une pratique « revalorisée » par rapport aux occupations d’écoles. Peut-être la combinaison de l’absence totale de revendications et de l’intensité de la violence pendant les premiers jours de la révolte est la raison pour laquelle les occupations d’écoles n’ont pas été généralisées par la suite. Comme leurs actions ne se répandaient pas et n&#8217;étaient pas généralisées, leur élan retomba et ainsi il fut difficile pour eux de revenir à la pratique traditionnelle de &#8220;sauter les heures de classe&#8221;, après tout ce qu&#8217;ils avaient accompli en dehors de l&#8217;école.</p>
<p><strong>« Ces jours sont les nôtres aussi »</strong> (tiré d&#8217;un tract écrit par des immigrés albanais)</p>
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<p>Les actes de révolte simultanés des prolétaires grecs précarisés et des immigrés, auxquels le capital impose la précarité en termes plus que brutaux, marquent le dépassement des divisions ethniques, raciales et religieuses. Le fait que lors du mouvement français en 2005-06 cette division a joué un rôle décisif, fait de l’action simultanée des prolétaires grecs et immigrés en décembre une évolution d’une importance historique. La première génération d’immigrés des Balkans (ceux qui ont commencé à affluer dans le pays dès 1990) n’a pas pris part à la révolte; en général, ils sont relativement intégrés à la société grecque<a href="#_ftn8">[8]</a>. Ils étaient destinés à suppléer aux déficiences de l&#8217;Etat-providence (ils assumaient une partie du travail de reproduction, comme les soins aux petits enfants et aux personnes âgés, à un coût très bas) alors que le capital attaquait le salaire direct et indirect du prolétariat local; de plus, touchant de faibles salaires, ils étaient utilisés pour faire pression sur l&#8217;ensemble de la classe ouvrière grecque. Ils sont dans une forte proportion employés sur le marché du travail &#8220;non officiel&#8221;, qui leur fournit un revenu minimum pour se débrouiller et peut-être de meilleures conditions de vie que celles qu&#8217;ils avaient habituellement dans leur pays d&#8217;origine. Par contre, leurs enfants, qui ont commencé leur vie dans ce pays, ont des attentes plus grandes et ils voient qu’elles ne peuvent pas être satisfaites; leur vie peut être tout au plus semblable à celle de leurs parents, ce qui constitue pour cette génération une raison de se révolter<a href="#_ftn9">[9]</a>. Ces jeunes immigrés vont à l’école et malgré le fait qu’ils ne sont pas complètement séparés du reste des élèves, comme on a vu plus haut, ils vivent le racisme et la dépréciation et ils savent qu’ils sont les premiers à faire face à une échelle d’ascension sociale bloquée. Au delà de la participation de jeunes immigrés des Balkans aux manifestations agressives des élèves dans les quartiers d’Athènes, des groupes-bandes de jeunes immigrés se sont joints aux manifestations centrales du lundi 8 décembre. Ils n’avaient pas d’intention particulière de se battre avec les flics. Leur cible principale les banques et les bâtiments publics, mais certains d’entre eux n’ont pas raté l’occasion pour piller des magasins.</p>
<p>Aux émeutes d’Athènes ont également participé les immigrés récents et misérables, qui vivent dans les quartiers-ghettos du centre-ville; les surnuméraires/exclus : afghans, pakistanais et africains. Ce prolétaires ont participé aux combats du centre-ville, aux alentours de leurs quartiers, pendant les premiers jours des émeutes de décembre et ils ont pillé plusieurs magasins quand l’occasion se présentait. Ils ont aussi attaqué le commissariat d’Omonoia, connu pour les nombreux cas de brutalités contre les immigrés.</p>
<p>Évidemment, la coexistence de différentes fractions prolétariennes et de leurs pratiques n’était pas toujours harmonieuse. Dès le premier jour, plusieurs immigrés qui tentaient de piller ont été repoussés par certains manifestants. Également, pendant l’occupation de l’École Polytechnique d’Athènes à laquelle participaient quelques immigrés après l’explosion des premiers jours, il y a eu des confrontations animées sur cette question entre certains anarchistes et les immigrés. On ne peut pas ignorer le fait que dans certains cas les confrontations au sujet des pillages ont eu lieu pendant les affrontements avec la police, car certains parmi les expropriateurs ne contribuaient pas au maintien des affrontements grâce auxquels ils pouvaient s’approprier ce qu’ils voulaient. À noter aussi que certains des participants aux affrontements, au lieu de se réserver les marchandises, les jetaient dans le feu, soulignant ainsi la valeur d’usage qu’elles devraient avoir en ce moment précis. D’un autre côté, cependant, les confrontations au sujet des pillages sont apparues ailleurs sans qu’il soit question de soutenir le combat (comme par exemple le lundi 8 décembre). Ceux des anarchistes qui s&#8217;en sont pris aux « voleurs » auraient très bien pu mettre en valeur leur savoir-faire pour aider à l’expropriation de marchandises et à leur transformation en valeurs d’usage pour ceux qui en avaient besoin, mais au lieu de cela ils ont défendu la « pureté politique » des événements, c’est-à-dire qu&#8217;ils pensaient et agissaient <em>déjà</em> en fonction de l’image qu’on aurait d’eux après la fin de la révolte.</p>
<p>La réponse de l’État à la participation des immigrés aux évènements fut celle qu’on pouvait attendre: intensification de la répression, opérations de ratissage, expulsions et projet de création d’un camp de concentration à Aspropyrgos. Mais en même temps le flux migratoire grandit et l’État grec se trouve face à des foules de prolétaires surnuméraires qui transitent obligatoirement par la Grèce à cause de sa situation géographique. Cette combinaison chez les immigrés sans-papiers de conditions de vie étouffantes et de l&#8217;expérience de la participation aux évènements de Décembre jouera un rôle majeur dans la configuration des luttes de classe en Grèce dans un proche avenir<a href="#_ftn10">[10]</a>.</p>
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<p><strong>« Assemblée Générale d’Ouvriers Révoltés »</strong></p>
<p>L’occupation du bâtiment de la GSEE a exprimé d’une façon contradictoire la force et la limite de la révolte. Malgré le fait que l’initiative provenait de syndicalistes de base (le rôle principal étant tenu par le syndicat des travailleurs sur deux-roues) qui, dans le remous social, ont trouvé l’occasion de fortifier leurs syndicats par le moyen d’une action « spectaculaire », l’occupation a exprimé le besoin des prolétaires révoltés de voir la révolte « atteindre » les lieux de travail. Ce même besoin d’extension de la révolte avait été exprimé les jours précédents avec l’occupation de mairies et autres bâtiments publics dans les voisinages/quartiers et dans certaines villes de province.</p>
<p>C’est ainsi que, dès le début de l’occupation du bâtiment de la GSEE, les syndicalistes de base se sont trouvés face à une tendance radicale de prolétaires précaires et stables qui considéraient cette occupation comme la seule possibilité restante pour atteindre le domaine de la production en termes de révolte. Naturellement, les deux tendances ont attaqué la principale instance syndicale bureaucratique des travailleurs en Grèce, mais leur concordance de vues s’arrêtait là<a href="#_ftn11">[11]</a>. Allant contre le contenu même de la révolte, ceux qui étaient pour un syndicalisme autonome ont défendu l’identité <em>ouvrière</em> de l’occupation et ont tenté (sans succès) de restreindre le rôle des non-travailleurs révoltés dans celle-ci. La synthèse (contradictoire) des deux tendances opposées se reflète dans la désignation de cette opération comme &#8220;Assemblée Générale <em>d’Ouvriers Révoltés&#8221;</em>.</p>
<p>L’occupation de la GSEE – tout comme les contradictions et les conflits qui se sont manifestés lors des occupations dans les quartiers – a fait transparaître <em>l’impossibilité d’extension de la révolte</em>. Des milliers de travailleurs <em>sont passés</em> par le bâtiment occupé de la GSEE, tandis que plus de cinq cent personnes faisaient leur apparition lors des assemblées de l’occupation. Pourtant on ne peut dire, en aucun cas, qu’une partie – fût-elle infime – de ces travailleurs a rejoint cette activité, suggérant des actions spécifiques sur les lieux de travail. La présence des passants avait un caractère exploratoire et ils ne se sont pas impliqués activement dans un processus que la plupart d’entre eux concevaient comme syndical, c&#8217;est à dire une discussion sur la possibilité de revendications ouvrières et sur les moyens de les promouvoir. Mais c’est précisément à cause du fait que l’occupation ne formulait pas de revendications, que cette contradiction a rendu à plusieurs reprises la discussion chaotique. À noter aussi que les interventions organisées dans les lieux de travail (aux centres d’appel de l’organisme des télécommunications – OTE – et dans une entreprise de sondages) n’ont pas pu atteindre leur but, c’est-à-dire le blocage de la production.</p>
<p>L’occupation du bâtiment de la GSEE a duré cinq jours. Certains syndicalistes de base, dès le deuxième jour<a href="#_ftn12">[12]</a>, tentaient sans cesse de bloquer la continuation de l’opération, contre le besoin ressenti par la majorité des occupants de continuer l’occupation <em>sans aucun but revendicatif / syndical</em>. Il est à noter cependant que dans cette opposition, il y a eu des camarades qui sont <em>aussi</em> des syndicalistes de base, qui ont défendu la pratique antisyndicale d’occupation sans revendications et qui y sont restés. Cela indique deux choses: premièrement, à des moments historiques cruciaux, la séparation verticale des tendances du mouvement sur base d’identités politiques est aboli en pratique; deuxièmement, ces tendances, le syndicalisme de base étant à ses débuts, ne constituent pas des pôles stables dans le mouvement. Justement parce que c&#8217;est un conflit très important, qui sera plus intense à l&#8217;avenir, ce qui importe c&#8217;est son existence même et non pas la solidité des deux blocs.</p>
<p>Le dernier jour de l’occupation il y a eu la première manifestation de solidarité aux personnes arrêtées pendant la révolte. C’est ainsi qu’on est passé concrètement au stade des « opérations post-révolte », puisque les centaines de participants ont formé une « assemblée de solidarité aux personnes arrêtées de la révolte » qui fut par la suite active pendant deux mois et demi avant de dégénérer. Une autre opération post-révolte importante à Athènes, qui découle de la tentative d’assassinat de Konstantina Kouneva (une syndicaliste, ouvrière bulgare immigrée travaillant dans le secteur du nettoyage), a également un rapport avec l’occupation du bâtiment de la GSEE puisque la majorité des participants se sont aussi rencontrés pendant cette occupation. La coexistence conflictuelle de la tendance syndicale avec la tendance antisyndicale apparaît d’une façon encore plus claire dans cette activité. Dans les occupations des Bourses du Travail qui ont eu lieu plus tard à Patras, à Thessalonique et dans d&#8217;autres villes de province, c’est la tendance syndicale qui a prédominé.</p>
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<p><strong>« Violence contre la violence du pouvoir »</strong> (vieux mot d&#8217;ordre)</p>
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<p>Dans les manifestations de Décembre, beaucoup plus de prolétaires prirent part aux émeutes en comparaison avec les mouvements sociaux du passé. Dans les conditions historiques de la rébellion, les individus utilisent des armes immédiatement improvisées faites de matériaux faciles à trouver et à transformer. La chaussée pavée consiste en pierres et, naturellement, ce sont les pavés qui écrivent l&#8217;histoire. Dès le premier jour de la rébellion, beaucoup de gens attaquèrent la police en jetant de l&#8217;eau, des pots de fleur et des morceaux de bois depuis leurs balcons, la variété des objets qui tombaient sur la tête des flics exprimait le niveau accru de socialisation de la violence prolétarienne. Les affrontements avec la police pendant la rébellion exprimaient la haine et la colère contre l&#8217;expression la plus apparente de la réalité dans son ensemble et pas seulement contre les &#8220;assassins de jeunes en puissance&#8221;. La forme de l&#8217;Etat moderne qui correspond à la réalité contemporaine du rapport de classe est la forme de la répression : la police. Ceci parce qu&#8217;il est historiquement devenu particulièrement difficile pour l&#8217;Etat de remplir son rôle d&#8217;agent de la reproduction sociale sur un mode différent de la répression. L&#8217;Etat sécuritaire moderne est destiné à remplir une fonction de reproduction sociale spécifique : celle de discipline, de mise en vigueur directe et violente de la généralisation d&#8217;une condition plus douloureuse que celle du travail salarié &#8220;stable&#8221;. Il s&#8217;agit de la mise en vigueur et de la gestion de la condition de &#8220;prolétaire superflu&#8221;, un individu situé en permanence à la limite entre travail et chômage, entre avenir et impasse, entre la vie sociale dans le travail salarié et le chaos en dehors de celui-ci. La force de travail n&#8217;est pas automatiquement placée là où la reproduction élargie du capital l&#8217;exige; elle doit être disciplinée.</p>
<p>La violence sociale, son niveau et son contenu, a toujours été l&#8217;expression du niveau déjà existant de lutte de classe. Une grève qui bloque la production, ou une manif qui bloque la circulation des marchandises, ou l&#8217;occupation d&#8217;un bâtiment universitaire par des étudiants, ne sont pas des &#8220;protestations pacifiques&#8221;; cette définition, donnée par l&#8217;Etat, exprime simplement le rapport de forces dans une guerre en cours dont nous faisons l&#8217;expérience quotidiennement : la guerre de classe. Quand l&#8217;Etat dit &#8220;actions pacifiques&#8221;, cela veut dire &#8220;tolérables&#8221;. Le degré de violence répressive contre tout mouvement social est l&#8217;unité de mesure de la tolérance de l&#8217;Etat. La tolérance de certaines pratiques prolétariennes est l&#8217;autre face de la peur d&#8217;autres pratiques prolétariennes qui déstabilisent davantage la domination du capital. Ainsi, dans la période historique actuelle, quand la ville est en feu, une manif sans émeutes est dite &#8220;pacifique&#8221;. Quand un embrasement social généralisé semble dangereusement probable, une grève sectorielle isolée apparaît, du point de vue du capital, comme le paradis. Mais cette situation dépend de plusieurs paramètres de la lutte de classe. Dans le passé, la police a très souvent attaqué sans user de la violence comme alibi. Nous avons vu des flics attaquer des enseignants totalement désarmés, sans même une arme trouvée dans la rue à la main,  cognant des retraités qui ne faisaient que manger des bretzels ou même des passants qui, par leur seule présence, <em>renforcent des pratiques sociales</em> de rue que l&#8217;Etat voudrait maintenir dans la marginalité.</p>
<p>D&#8217;autre part, il est évident qu&#8217;une manif (comme celles du Parti Communiste de Grèce) qui dénonce la violence sociale et essaye de se protéger de celle-ci, dénonce la possibilité historique que cette violence passe à un niveau supérieur en tant qu&#8217;expression de conflit et, de cette façon, une telle manif <em>collabore déjà avec la police</em>. Et si, dans la pratique du PCG, la collaboration avec la police est <em>suffisante mais indirecte</em>, la pratique des sit-in devant le Parlement  pour distribuer des fleurs à la police, comme le firent certains lycéens (tout en prenant soin de ne rien bloquer du tout) était une <em>collaboration insuffisante mais directe avec la police</em>.</p>
<p>Dans le milieu anti-autoritaire, du fait de sa familiarité historique avec les destructions et les affrontements violents avec les flics, l&#8217;idée qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;&#8221;implanter&#8221; la violence de rue dans les mouvements sociaux par l&#8217;action exemplaire est tout à fait répandue. Mais dans le cas particulier des émeutes de Décembre, la violence fut utilisée avec une facilité sans précédent. La question d&#8217;une avant-garde violente ne fut pas posée en pratique quand les amateurs et l&#8217;&#8221;avant-garde&#8221; se rencontrèrent dans la rue; elle fut posée seulement dans la tête de l&#8217;avant-garde au sens où &#8220;nous avons été dépassés par la rébellion&#8221;. Comme le disait un camarade dans une assemblée populaire :&#8221; Tout le monde savait que les gaz lacrymogènes étaient à l&#8217;ordre du jour&#8221;. Il n&#8217;y avait pas besoin de promouvoir la violence, celle-ci faisait déjà partie de la dynamique sociale. Certes il y a toujours eu des minorités prolétariennes radicales dans les luttes de classe. Mais, historiquement, chaque action isolée d&#8217;une telle minorité devient une pratique de la majorité quand elle provient des besoins de la lutte. Si elle n&#8217;est pas généralisée, elle est marginalisée et tend à devenir un fétiche, quelque chose de séparé de la lutte et de son niveau. Quand la rébellion recule, la distance entre les pratiques politiques violentes des groupes ou des communautés de radicaux et le retour du social à la normalité apparaît nécessairement. Pour certaines tendances, plus leurs moyens se détachent des besoins du mouvement social, plus les moyens s&#8217;imposent comme une fin en soi. La logique derrière &#8220;insurrection toujours et partout&#8221; est a-historique, comme la logique de toute avant-garde qui méprise le fait que l&#8217;histoire est écrite par le prolétariat et non par les avant-gardes. Après  les émeutes de Décembre, la fréquence (et l&#8217;audace contre l&#8217;Etat) de ces actions, de la part des avant-gardes, augmente et tend à devenir un mode d&#8217;expression de la normalité. De plus la généralisation de la gestion répressive signifie que le capital prend une forme plus conflictuelle. C&#8217;est pourquoi le confinement spatial des émeutes dans les limites du ghetto d&#8217;Exarchia favorise l&#8217;Etat; de cette façon, l&#8217;Etat est à même de définir le champ spatial, les agents et le contenu du conflit.</p>
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<p>Certes les limites de l&#8217;influence sociale et politique du milieu  anti-autoritaire sont inévitablement difficiles à discerner. Les batailles entre adolescents et patrouilles de la  police à Exarchia ou les cocktails Molotov lancés contre les forces spéciales de la police font partie d&#8217;une guerre de basse intensité entre l&#8217;Etat et des secteurs de la jeunesse. Mais souvent ces actions sont intimement liées au &#8220;projet insurrectionnel&#8221; et tendent à se retrancher elles-mêmes dans une vendetta &#8220;périphérique&#8221; entre les anarchistes/anti-autoritaires et la police. Ceux qui recourent à la violence dans le but de faire la propagande de l&#8217;action violente elle-même la plupart du temps, les experts de la violence, n&#8217;échappent jamais au Léninisme, car ils substituent leur propre action à l&#8217;action violente du prolétariat (auquel ils appartiennent eux-mêmes) et il importe peu qu&#8217;ils soient organisés de façon horizontale ou verticale. Finalement, pour les groupes ( plus ou moins officiels) de radicaux, la question du contenu de la violence est nécessairement posée: si le but est d&#8217;atteindre le prestige de la police, alors il suffit que les avant-gardes de la violence sociale s&#8217;arment et affrontent la police; mais si la révolution signifie créer de nouveaux rapports en détruisant les anciens, alors seule la poursuite de la lutte sociale, dans la mesure où elle est historiquement possible, peut créer les conditions pour vaincre le capital. Les affrontements violents avec la police ne sont pas révolutionnaires <em>en soi</em>, exactement comme n&#8217;importe quelle autre activité prise séparément. Si la communauté des barricadiers se cantonne derrière la barricade et ne se diffuse pas dans l&#8217;espace et le temps, si l&#8217;occupation se confine elle-même dans un bâtiment, alors elle ne peut être révolutionnaire, peu importe son niveau de combativité et de radicalité. La révolution, c&#8217;est <em>la classe qui s&#8217;abolit elle-même en tant que classe dans le conflit avec le capital</em>.</p>
<p>L&#8217;exact opposé (c’est-à-dire le confinement de l&#8217;action dans certaines limites) est le résultat des actions prétendues exemplaires comme celles de <em>Lutte Révolutionnaire</em> et de tous les groupes qui aspirent à devenir l&#8217;avant-garde armée du mouvement. Après l&#8217;attaque de <em>Lutte Révolutionnaire</em> le 23 décembre, qui fut menée depuis le toit d&#8217;un squat étudiant anti-autoritaire, mais surtout après l&#8217;attaque du 5 janvier dans Exarchia, la pratique violente acquit une dimension qui était coupée de ce que les rebelles avaient vécu pendant un mois. La pratique militaire (qui ne l&#8217;emporta en aucun cas sur la pratique de la guérilla prolétarienne diffuse et se tint objectivement au pôle opposé), pratique qui est coupée des rapports sociaux, bien qu&#8217;elle puisse être militairement efficace, est socialement inutile; dans la mesure où l&#8217;attaque n&#8217;est la voix de personne excepté ceux qui l&#8217;on menée, elle ne fait que créer des <em>spectateurs</em>. Coupée non seulement de la forme mais aussi du contenu de la guérilla diffuse des rebelles, la soi-disant avant-garde armée n&#8217;est d&#8217;aucun secours pour le mouvement; quand ils auront raison sur le niveau de violence qui convient, tout le monde le saura! Exactement comme d&#8217;autres fractions de la gauche non parlementaire qui sont sorties de leur trou pour essayer de façon opportuniste de capter la plus-value politique  des émeutes de Décembre, <em>Lutte révolutionnaire</em> a tenté d’exploiter <em>politiquement </em>le recul de la révolte. <em>Lutte révolutionnaire</em>, doté d&#8217;un programme politique, utilisa les armes de la politique pour faire la propagande de sa politique (celle des fusils, comme on peut le supposer). Seule la poursuite et la généralisation de la lutte prolétarienne jusqu&#8217;au point où les prolétaires auront à s&#8217;armer pour défendre la lutte, et leurs propres vies, constitue la condition qui fera nécessairement s&#8217;armer le prolétariat et non les exhortations d&#8217;une direction armée.</p>
<p><strong>« Ni fascisme <em>ni démocratie</em> (?) à bas l’État, vive l’anarchie » ou le rôle contradictoire du milieu antiautoritaire pendant la rébellion</strong></p>
<p>Le « milieu antiautoritaire » a été largement présenté, hors de Grèce, (principalement) par les medias alternatifs, comme l’avant-garde des émeutes de décembre. Il est vrai que la contribution de nombreuses composantes du « milieu » (plus ou moins organisées) a été très importante au début de la rébellion, dans la mesure où leurs réflexes aiguisés contre la répression étatique et leur familiarité avec les pratiques violentes les ont aidés à réagir immédiatement après le meurtre, qui, de surcroît, a eu lieu à Exarchia, le « quartier des anarchistes » d’Athènes. Néanmoins, en aucun cas nous ne pouvons dire que « la rébellion a été le fait des anarchistes », ni qu’ils aient été numériquement la composante la plus importante des émeutes et des destructions de la période du 7 au 10 décembre. C’est pourquoi l’affirmation selon laquelle « toutes les avant-gardes furent dépassées » a été très forte, et fut reprise telle quelle dans toutes les assemblées qui ont suivi, les jours d’après. Cette perspective, toutefois, avait fait long feu dès la mi-janvier, lorsque toutes sortes d’« avant-gardes » cherchaient à surestimer, et quelquefois à fabriquer de toutes pièces, leur contribution aux événements de décembre.</p>
<p>Une des pratiques les plus importantes des antiautoritaires fut aussi l’occupation des bâtiments universitaires du centre d’Athènes et de Thessalonique. À Athènes, à partir des occupations d’universités du centre, des initiatives de blocage des stations de métro et des actions violentes contre la police furent lancées. L’occupation des bâtiments universitaires du centre-ville a été une pratique traditionnelle des antiautoritaires et avait été aussi utilisée pendant les émeutes qui suivirent le meurtre de Michalis Kaltezas en 1985. Pourtant, durant les émeutes de décembre, cette pratique fut étendue pareillement aux autres villes grecques, bien que de façon sporadique et moins dynamique. Une différence majeure fut l’occupation des Hôtels de Ville et d’autres bâtiments publics, principalement dans les zones où se trouvent des squats/repères antiautoritaires. Le but principal de ces occupations fut la « continuation et l’extension du mouvement », le besoin de « contre-information » et « l’expression de la solidarité » avec ceux qui avaient été arrêtés.</p>
<p>Des actions de solidarité et des manifs locales (certaines violentes) furent lancées depuis les occupations des bâtiments publics dans les quartiers. L’idéologie de la démocratie directe, toutefois, de certains segments du « milieu », qui furent très actifs durant les événements de décembre, a fini par surestimer les « assemblées populaires » <em>comme une partie d’un programme politique de « démocratie directe »</em>. Les assemblées ont été présentées comme la forme absolue d’auto-organisation, c’est-à-dire de l’activité qui est décidée par les participants à l’assemblée en-dehors de toutes les médiations, de quelque sorte d’institution que ce soit, même des groupes politiques qui pouvaient participer à l’assemblée. Elles ont été présentées comme le triomphe de la volonté générale, de la fermentation, de la confrontation fertile, comme le lieu naturel et par excellence où le mouvement <em>prend naturellement les décisions relatives aux actions</em>. Pourtant, dans les faits, il y a eu des activités avec un contenu particulier, des actions violentes sans revendications, tel que le blocage de la production, l’attaque des moyens de production, le sabotage des réseaux de distribution, la destruction des infrastructures, qui n’ont pas été réellement décidées pendant une assemblée en termes de démocratie directe, même si la réalisation de telles activités peut être présentée comme une décision de l’assemblée. Si, pendant une assemblée, on décide d’une action rebelle, cela survient parce que les participants l’ont déjà décidé et/ou muri dans les nombreuses discussions précédentes. Quand le mouvement n’a pas de revendication à avancer, ce qui peut avoir lieu pendant une assemblée, c’est la confirmation d’une décision qui a déjà été prise ou le véto mis sur une autre.<a href="#_ftn13">[13]</a></p>
<p>L’activité auto-organisée des assemblées a partie liée avec l’existence de revendications. L’auto-organisation – ou démocratie ouvrière directe – constitue le moyen susceptible de renforcer la position du prolétariat dans le rapport capitaliste, et pour ce faire, elle est supérieure à tous les autres moyens ; cela est patent dans les mouvements auto-organisés actuels concernant des problèmes locaux et/ou les syndicats de base.</p>
<p>Durant la rébellion, comme nous l’avons déjà souligné, seule une petite minorité du prolétariat était impliquée. Toutefois, l’évolution historique, qui n’est rien d’autre que lutte de classes, n’a jamais été le résultat du principe de la majorité. Le samedi 6 décembre au soir, tout autant à Athènes qu’à Thessalonique, de larges assemblées ont eu lieu auxquelles une partie socialement élargie du milieu antiautoritaire a participé ; en aucun cas ces assemblées n’ont décidé de lancer une rébellion. Les lycéens attaquèrent les commissariats en réalisant une décision déjà prise sans aucune discussion démocratique. Le lundi 8 décembre, nulle assemblée et nulle procédure ne décidèrent de détruire les magasins et les bâtiments d’État, et, bien sûr, les prolétaires n’ont pas voté pour savoir s’ils devaient ou non piller : ils agirent en concertation les uns avec les autres. Le cas de la GSEE est encore plus intéressant : le nombre de ceux qui décidèrent d’occuper le bâtiment était si réduit qu’il n’avait clairement aucune légitimité démocratique. De surcroît, l’assemblée qui avait « décidé » l’occupation n’avait pas vraiment discuté de savoir si l’occupation devait avoir lieu ou non. Cette décision était déjà prise, elle résultait d’un besoin commun des prolétaires qui luttaient côte à côte pendant la rébellion et, en même temps, elle constituait une expression des rapports qui avaient été précédemment créés (avec toutes leurs contradictions).</p>
<p>Il est révélateur que, lorsqu’une tendance du mouvement avait besoin d’une excuse pour faire machine arrière, elle en appelait à l’assemblée : dans le cas de la manif locale de Aghios Dimitrios du 12 décembre, une partie des manifestants, qui ne souhaitaient pas attaquer le commissariat avec les lycéens, a fait référence au fait que l’assemblée n’avait pas pris de telle décision. Lors de l’occupation de la GSEE, quand la tendance syndicaliste n’était pas d’accord avec une action ou une proposition, elle en appelait à l’assemblée préparatoire qui « avait pris la décision » de l’occupation, affirmant que l’assemblée en question n’en avait pas décidé ainsi. L’assemblée apparaît ainsi être la cause de l’action prolétarienne ou la cause de sa poursuite précisément parce qu’elle peut y mettre un terme ou la réfréner. Elle est à tort perçue comme son détonateur, alors qu’elle est simplement une façon de donner un contenu différent.</p>
<p>Les assemblées populaires, comme lieux de rassemblement immédiats, constituaient, d’une part, le dépassement des moyens de communication passés ; de l’autre, toutefois, elles n’étaient rien d’autre que <em>des procédures démocratiques</em>. Alors que la rébellion était un fait et que les occupations de bâtiments étaient la pratique antidémocratique qui touchait les quartiers, la médiation de l’assemblée se présentait <em>comme nécessaire</em> afin que les pratiques de rue se diffusent à ces mêmes quartiers. Le fait que les occupations des bâtiments de l’administration publique et d’aucun autre lieu de travail n’aient eu lieu montrait <em>déjà </em>que la démocratie reviendrait comme limite de la rébellion. Des gens qui n’avaient pas pris part aux émeutes des jours précédents se joignirent aux assemblées : une partie de la classe ouvrière, qui ne s’était pas rebellée et qui ressentait de la sorte le besoin de communiquer avec les insurgés, mais aussi, dans certains cas, une autre partie de la société opposée à la rébellion : principalement, des éléments petits-bourgeois de chaque quartier qui craignaient la possibilité d’une extension <em>réelle</em> de la révolte dans les quartiers et qui avaient à juste titre réalisé que leurs opinions avaient voix au chapitre dans une procédure démocratique<a href="#_ftn14">[14]</a>. D’un côté, les procédures devinrent plus massives (du moins au début), de l’autre, il était clair que cette composition élargie ne pouvait que tempérer et ralentir l’action. En fait, de nombreuses discussions et de conflits eurent lieu et, à la fin, quand la rébellion s’étiolait, les assemblées furent transformées en instruments de lutte pour faire face à des « problèmes locaux ». Au travers des assemblées, une critique démocratique de la démocratie s’était exprimée : la démocratie actuelle n’est pas suffisante, il en faut plus ! La rébellion portait ses propres limites, comme tout autre mouvement prolétarien jusqu’à aujourd’hui : d’un côté, la démocratie, et de l’autre, le syndicalisme, qui vient aujourd’hui grappiller les fruits de la rébellion et se repaître de son énergie.</p>
<p><strong>« Salopards, les jours de votre société sont comptés, nous avons pesé ses joies et ses peines, et nous avons trouvé cela bien maigre »</strong> (pris dans un tract)</p>
<p>À la fin de 2008, l’économie grecque avait déjà ralenti, et, au début 2009, elle est entrée en récession. Toutefois, ce que la vue d’ensemble de cette décélération ne montre pas, c’est que la plupart des secteurs desquels dépend principalement la reproduction du capital grec étaient déjà en récession depuis 2008 : le secteur de la construction avait déjà réduit de 9,4 % en 2008, alors que l’industrie, qui était en récession depuis 2005, connut une contraction d’encore 4 % en 2007-2008. Parmi les secteurs qui affichent une grande concentration de (la déjà précaire) force de travail, le tourisme fut le seul qui décéléra seulement au 4<sup>ème</sup> trimestre de 2008, alors que la crise internationale, pour des raisons évidentes, avait déjà exercé une forte pression sur les travailleurs du secteur. L’évolution de ces trois secteurs, qui concernent 27 % de la force de travail totale, ne peut pas être compensée par l’évolution du secteur financier, qui emploie 2,6 % de la force de travail totale. Plus encore, les récentes lois concernant les rapports de travail, et les trois lois-cadres sur la sécurité sociale, qui ont été votées par l’État grec ces quinze années, ont touché les employés de l’administration publique et de l’éducation, ce qui représente 15 % de la force de travail totale. Le fait que la consommation privée ait dramatiquement décru en 2008 par rapport à 2007 montre que le prolétariat grec, et principalement sa composante précaire, avait déjà subi les conséquences de la crise de reproduction depuis 2008 et ne savait que trop à quoi s’en tenir pour le futur.</p>
<p>La restructuration que le capital a initié, à l’Ouest, depuis la moitié des années 1970, et en Grèce depuis la moitié des années 1980<a href="#_ftn15">[15]</a>, a conduit à la fragmentation de la classe ouvrière, donc la lutte de classe elle-même ne pouvait qu’être marquée par cette fragmentation. La machine de guerre de la restructuration se retourne maintenant contre le capital. La défaite des luttes revendicatives de la classe ouvrière des 15 dernières années en Grèce, et la dégradation en conséquence des conditions d’existence d’une large partie du prolétariat,<em> portent en elles-mêmes</em> décembre 2008. La balle qui est sortie du flingue du flic le 6 décembre a tout remis en cause et délégitimé : la répression comme moyen de gérer (sans succès) les jeunes prolétaires, la précarisation de la vie elle-même, l’entrée massive des immigrés et l’utilisation de leur existence comme contrepoids, afin de dégrader et de rendre encore plus flexible toute une gamme de relations de travail. <em>La limite de la rébellion doit se trouver dans le fait qu’elle n’ait pas pu s’étendre aux lieux de travail.</em> Si le procès de production avait été bloqué (ce qui aurait amené une violente réaction en conséquence de l’État), cela aurait immédiatement posé le besoin d’un approfondissement de la lutte. Mais il ne l’a pas été, et cela est directement relié à la composition de classe des participants. Les erreurs tactiques ne peuvent être prises en compte dans le dénouement d’une rébellion ; si ces erreurs ont une influence, ce n’est que sur quelques détails et sur la vélocité du recul. Au-delà de quelques minorités microscopiques, les travailleurs « stables » n’ont pas participé à la rébellion. Comment le procès de production aurait-il pu être perturbé, quand la plupart des participants de la révolte appartenaient à la zone frontalière entre travail et chômage, ou n’avaient pas encore été inclus dans le procès de production ?</p>
<p>Le fait que la grève générale du 10 décembre ne soit pas parvenue à joindre ces deux mondes nous a montré, en premier lieu, que la révolte (principalement des travailleurs précaires) ne peut pas <em>aujourd’hui</em> se généraliser, de même que les luttes de l’année précédente de la partie « stable » de la classe ouvrière contre la restructuration du système de sécurité sociale montraient qu’une révolte ne peut pas encore facilement émerger d’une grève générale ; une grève qui exprimerait les intérêts d’une partie de la classe qui s’identifie toujours comme la « classe laborieuse » et qui se défend comme telle, sentant qu&#8217;elle a <em>effectivement </em>des choses à perdre.</p>
<p>Ce qui s’est passé en Grèce après décembre donne un éclairage sur les causes de l’impossible généralisation de la rébellion à ce moment historique précis de la lutte de classe. Dans tous les secteurs de production dans lesquels les travailleurs plus âgés sont en majorité « stables », lorsque les nouveaux arrivants entrent dans la production sous les auspices des « nouvelles relations de travail », des conflits apparaissent entre eux, qui dans certains cas prennent une forme violente<a href="#_ftn16">[16]</a>. Dans une période d’intensification de la crise capitaliste où les « emplois »  offerts par le capital en son sein sont réduits,  les prolétaires <em>sont forcés de </em>rentrer en compétition les uns avec les autres pour ces emplois. Comme nous l’avons déjà dit,  dans l’occupation de la GSEE et des bourses de travail il s’est manifesté un courant nouveau en Grèce : le syndicalisme de base, qui avait commencé à émerger, toutes proportions gardées, de façon similaire comme en France, en Belgique, et en Grande-Bretagne.  Ce qui est important, toutefois, c’est que les capitalistes font usage jusqu’à de la crise elle-même afin de rendre le travail encore plus flexible et d’attaquer la reproduction des prolétaires. C’est pourquoi il semble impossible que ces amorces de syndicats, qui se trouvent à la frontière entre la légalité et l’illégalité, remportent un succès pour <em>tous</em> leurs membres. La preuve empirique jusqu’à maintenant (et nous sommes aux débuts de ces développements) montre que le résultat des luttes syndicales d’aujourd’hui est l’approfondissement de la division y compris entre les travailleurs précaires <em>eux-mêmes</em>, qui va au-delà de la division actuelle entre travailleurs stables et précaires.<a href="#_ftn17">[17]</a> Bien sûr, il y a toujours la possibilité que les mobilisations des précaires créent des brèches et donnent une opportunité aux minorités radicales de travailleurs « stables », à travers des confrontations, de se libérer – enfin – des pratiques nécessairement reproduites par les syndicats bureaucratiques traditionnels auxquels ils appartiennent. La question devient alors : est-ce que les luttes revendicatives peuvent être victorieuses dans ce cas ? On peut en douter, puisque le fait que le capital ne souhaite pas revenir à la stratégie sociale-démocrate n’est pas dû à un rapport de forces conjoncturel, mais est une question historique, c’est le résultat de l’accumulation des luttes de classe du passé <em>et</em> de la restructuration/contre-révolution qui a succédé à la période des importantes luttes de classe des années 1960 et 1970. Pas plus que la forme organisationnelle des luttes revendicatives n’est le facteur crucial qui déterminera leur succès ou leur échec. Déjà, durant les grèves les plus violentes et les plus agressives depuis les années 1960 et 1970, l’auto-organisation des luttes syndicales dominait. Les luttes de classe (dans le monde occidental) depuis la restructuration prennent essentiellement deux formes : il y a les luttes des fractions de la classe ouvrière qui sont touchées et se défendent contre la tentative du capital de modifier la composition de classe et les rapports de travail (et qui constitue la majorité), et les luttes de ces fractions qui vivent déjà sous les auspices des nouveaux rapports de travail ou qui y entrent, et qui expriment des revendications qui sont vraiment difficiles à satisfaire, parce que ces revendications ne sont pas seulement défensives mais demandent un retour en arrière, ou n’expriment aucune demande. Il est évident que nous sommes maintenant dans une période historique cruciale, dans laquelle la perspective de détruire le capital (mais en regard du possible approfondissement de sa domination) se présente à nous.</p>
<p>En décembre, il est apparu comme évident que le développement historique général de la précarisation de la vie des travailleurs n’est pas simplement une arme du capital, parce qu’elle se retourne contre lui. Dans le futur, cette tendance, comme stratégie capitaliste, continuera. Le résultat le plus probable sera que les luttes syndicales continueront, s’intensifieront et prendront des formes encore plus violentes, parce que c’est la seule façon pour les prolétaires de continuer à revendiquer de vivre leur vie comme tels, une vie qui est menacée au plus haut point. Un exemple récent en France est la pratique de « prise d’otages de patrons », dans le cas d’usines qui sont fermées, pour réclamer plus d’indemnités. Les formes organisationnelles des luttes syndicales <em>seront jugées pour leurs résultats</em>, comme par le passé. Il est donc possible que nous assistions sous peu à une crise du syndicalisme de base émergent. Mais le syndicalisme est aussi le contenu et non seulement la forme. Même les luttes qui peuvent émerger <em>sans la médiation</em> de quelque forme de syndicat de base dans le futur continueront à être des luttes syndicales tant qu’elles formulent des revendications, tant qu’elles demandent une meilleure situation des prolétaires dans le rapport capitaliste.</p>
<p>Les luttes syndicales finiront par échouer dans le sens où il leur est impossible de conduire à une régulation du rapport de classe qui soit autre que la tendance dominante de l’accumulation capitaliste internationale. Cette prévision ne signifie pas que nous dévalorisions les luttes du prolétariat. Si la critique du capital est historique et qu’elle vise à sa destruction, alors nous ne pouvons pas théoriser aujourd’hui la révolution comme une montée en puissance sur la base des luttes syndicales et leur expression toujours plus autonome. Les raisons pour lesquelles le capital est incapable de satisfaire les revendications syndicales sont historiques et ont à voir avec toute la dialectique entre le contenu des luttes prolétariennes du passé et les contre-révolutions/restructurations du capital. L’histoire ne peut pas prendre la forme d’un pendule temporel. L’histoire est lutte de classe, c’est-à-dire conflit entre les classes <em>et </em>production de la <em>nouvelle</em> forme de rapports sociaux. Cette nouvelle forme est le résultat de l’affrontement <em>et la rupture d’avec le contenu </em>de cet affrontement. Il y a bien sûr des divergences selon l’avancée capitaliste des différentes parties du monde, mais la tendance à converger s’est historiquement précipitée. Aujourd’hui, du fait de la crise capitaliste, elle est d’autant plus accélérée. Les différents types de réaction prolétarienne en divers endroits du monde composent le tableau encore contradictoire de la lutte de classe, mais la révolution sera mondiale ou ne surviendra pas.</p>
<p>Ceci ne veut pas dire que nous souhaitons enjoindre qui que ce soit à une attitude d’attente passive (en fait, nous participons nous-mêmes sans hésiter aux luttes revendicatives qui nous concernent). Plus encore, cela ne veut pas dire que le prolétariat sera nécessairement amené à la révolution parce que tout le reste aura échoué. Les luttes revendicatives, par leur caractère combattif, et principalement par leur échec, conduiront à la crise du syndicalisme et à <em>la possibilité historique de marquer une rupture avec le syndicalisme, une possibilité de dépassement historique du syndicalisme</em>. Ce sont ces luttes qui, du fait de leur contradiction, poseront le problème d’un passage qualitatif de la revendication d’une meilleure position dans le capital à la destruction du capital, en substance la question <em>d’identifier la revendication de la reproduction elle-même avec le dépassement du capitalisme</em>. En analysant les luttes de classe aujourd’hui, nous pouvons voir deux choses : d’un côté, même les luttes revendicatives deviennent « plus sauvages », « désespérées » et de l’autre, les luttes sans revendications sont plus nombreuses. Nous pouvons voir dans certains cas des ouvriers licenciés détruire l’usine dans laquelle ils avaient travaillé, nous pouvons voir des grèves évoluer indépendamment de la perspective de la satisfaction des revendications, et par-dessus tout, nous pouvons voir l’expression du mouvement de 2005-2006 en France et de décembre 2008 en Grèce.</p>
<p>Il se peut que dans le futur la rupture provoquée par les luttes sans revendications soit renforcée. La dynamique de la lutte de classe et la dialectique entre revendication et destruction peut conduire à ce que la lutte des différentes fractions de travailleurs et de chômeurs, dont la reproduction devient toujours plus précaire, devienne lutte contre le rapport capitaliste, comme cela avait déjà été le cas en décembre 2008 en Grèce – certes par des minorités, mais qui agissaient de la sorte dans tout le pays. Il est possible que les « classes dangereuses » apparaissent progressivement sur la scène et que le prolétariat commence à attaquer peu à peu les lieux de travail, en sus des bâtiments d’État qui, peu importe le nombre de flics engagés pour les garder, demeurent en situation délicate. L’insurrection se lèvera devant nous.</p>
<p style="text-align: right;"><em>Woland </em>pour<em> Blaumachen</em></p>
<hr size="1" /><a href="#_ftnref">[1]</a> <em>« Nous venger non seulement pour la mort de Alexis, mais aussi pour les milliers d’heures qu’on nous vole au travail, pour les milliers de moments où l’on a senti l’humiliation au bureau du directeur, les milliers de moments où l’on a retenu notre colère devant un CONNARD de client ‘exigeant’!  Pour nos rêves qui sont devenus publicités, pour nos idées qui sont devenues orientations gouvernementales et votes, pour la vie qui s’use continuellement, pour nous-mêmes qui devenons petit à petit des ombres dans une vie quotidienne qui se répète&#8230; », </em>écrivaient ces jours-là deux employés d’un centre commercial d’Athènes.</p>
<p><a href="#_ftnref">[2]</a> Dans les pratiques manifestées dans les rues on ne pouvait pas distinguer entre rôles « masculins » et « féminins ». Beaucoup de femmes ont participé aux manifestations et aux actions offensives. En plus, les femmes ont <em>attaqué</em> les chefaillons durant les assemblées quand ceux-ci essayaient d’imposer de force leurs conceptions ou tactiques. D’ailleurs nous vivons aujourd’hui dans une phase historique du capital où le sexe en tant que prédominance du rôle social productif (masculin) sur celui reproductif (féminin) a déjà été mise en cause à l’intérieur du rapport capital, entre autres à la suite de l’« intégration » des luttes précédentes des femmes. De nos jours la reproduction a été largement subsumée sous le capital, en même temps que l’identification de la femme avec ce rôle social a été mise en cause. Aujourd’hui, avec la subsomption réelle des activités reproductives sous le rapport capital, la destruction du rapport de genre, qui ne sera qu’un aspect de la destruction du rapport capital, est devenue réellement possible.</p>
<p><a href="#_ftnref">[3]</a> D&#8217;une part, à cause de la gestion particulière par l&#8217;Etat de l&#8217;emploi et du chômage des jeunes après la fin du régime militaire, gestion dans laquelle &#8211; par suite de l&#8217;absence d&#8217;un secteur industriel avancé en Grèce &#8211; l&#8217;université jouait un rôle majeur. D&#8217;autre part, à cause de l&#8217;histoire longue de 35 années des luttes étudiantes, qui maintint une crise permanente de l’éducation.</p>
<p><a href="#_ftnref">[4]</a> Le fait que le « milieu » a une dimension plutôt sociale que politique amène quelques conséquences concrètes : il ressemble à un « village » géographiquement isolé à Exarchia. La ghettoïsation ne semble pas gêner outre mesure, elle est au contraire souvent présentée avec fierté. Les « villageois », malgré leurs divergences politiques parfois abyssales, coexistent pour l’essentiel sur base de « patriotisme anarchiste » en cachant leurs désaccords sous le tapis.</p>
<p><a href="#_ftnref">[5]</a> A Paris, et aussi dans d’autres villes françaises, les « immigrés » de deuxième ou troisième génération –qui sont en fait des citoyens français– vivent, à côté de très pauvres français autochtones, dans des banlieues-dortoirs ghettoïsées. La politique de construction de grands complexes d’HLM a atteint son apogée entre 1960 et 1975, pour assurer le logement d’un nouvel afflux de gens déracinés de la campagne française ou des ex-colonies. Puisque ces villes-dortoirs n’étaient conçues que pour le repos du salarié, quand la stabilité de l’emploi a commencé à disparaître beaucoup de jeunes qui étaient nés là sont restés à « rouiller » devant les entrées des bâtiments, créant ainsi une situation explosive.</p>
<p><a href="#_ftnref">[6]</a> « <em>Quand je lui ai demandé pourquoi il va aux manifs, il m’a répondu : ‘parce qu’on fait pression sur nous à l’école, à la maison, aux cours extra-scolaires , et maintenant la police tire et tue tous ceux qui bougent’</em> » (<em>Kathimerini</em>, 14/12/2008). On peut voir l’état d’esprit d’une grande partie des mineurs dans l’extrait suivant d’un tract d’élèves : « <em>Nous on travaille pour qu’ils mangent. IL Y EN A MARRE, eux avec leur ventre et nous avec notre faim. Où est l’égalité dont parle leur SOI-DISANT démocratie? Le salaire de base de 600 euros? C’est donc ça leur égalité, c’est ça l’égalité des chances? C’EST LES 600 EUROS QUI LES BRÛLENT. Ça va être l’allume-feu qui fera flamber votre monde, bande de salauds!</em> ».</p>
<p><a href="#_ftnref">[7]</a> Les occupations d’écoles par les élèves sans véritable ensemble de revendications ont constitué également une pratique courante pendant les années 90, à la suite du grand mouvement lycéen en 1990-91. Cette « agréable habitude » des élèves a été interrompue à la fin de la décennie quand l’État a contre-attaqué avec la restructuration de l’éducation par le ministre Arsenis. Mais on a pu constater que ce n’était que provisoire.</p>
<p><a href="#_ftnref">[8]</a> Ce qui se manifeste aussi par leur attitude envers les ‘sans papiers’. Quoiqu’il soit bizarre d’entendre des albanais demander (en grec impeccable) le départ des ‘étrangers’, cette situation doit être comprise dans le cadre de la dynamique historique du capital et non en termes moraux ou idéologiques.</p>
<p><a href="#_ftnref">[9]</a> Des immigrés nous ont décrit le conflit entre des adolescents et leurs parents en ce qui concerne la participation des premiers aux manifestations.</p>
<p><a href="#_ftnref">[10]</a> La colère exprimée par des centaines d’immigrés à Athènes avec les manifs des 21 et 22 mai, où il y a eu des affrontements étendus avec la police («<em>Le premier affrontement ouvert entre police et immigrés</em>» était le titre de l’article paru dans le quotidien <em>Kathimerini</em>) et des saccages (des dizaines de voitures et pas mal de banques et de magasins), n’est pas le résultat de la stupidité d’un petit flic de base de plus qui aurait décidé de déchirer un livre de prières musulman, ni de l’idéologie religieuse des immigrés musulmans (laquelle est bien réelle), contrairement aux affirmations déversées par le spectacle pour nous convaincre. Il est à noter que l’Association des Musulmans de Grèce a condamné les troubles, déclarant qu’ils avaient été prémédités par des éléments extrémistes et demandant aux musulmans qui s’adonnent au vandalisme de quitter la Grèce. La tentative de l’État grec de démoniser les ‘sans papiers’ et de canaliser contre eux le mécontentement des couches inférieures du prolétariat grec et des petits-bourgeois est patente, et elle s’appuie bien sûr sur la condition matérielle d’une délinquance qui est nécessaire pour leur survie.</p>
<p><a href="#_ftnref">[11]</a> Lors d’une discussion organisée dans la GSEE occupée, sous le thème « 1918-2008 : la GSEE contre les luttes des travailleurs », on a très durement critiqué cette instance bureaucratique. Cependant, les orateurs ont exprimé des points de vue différents en ce qui concerne le syndicalisme lui-même.</p>
<p><a href="#_ftnref">[12]</a> L’assemblée qui avait préparé l’occupation de la GSEE avait décidé d’occuper pendant au moins deux jours et puis de réexaminer la situation. Mais il s’est avéré que certains syndicalistes avaient prévu une occupation qui prendrait fin au bout de deux jours, en même temps que la grève de 24 heures déclarée par le syndicat de base des travailleurs sur deux-roues.</p>
<p><a href="#_ftnref">[13]</a> L’autorité de l’assemblée sur l’action est apparue principalement dans les occupations locales et l’occupation de la GSEE. Il y a eu de nombreux exemples où l’action fut stoppée au nom de l’assemblée et de son autorité. Un exemple parlant est l’assemblée populaire de Ano Poli à Thessalonique, qui a repoussé l’occupation de la bibliothèque municipale pendant des jours, paralysée par le manque d’unanimité pendant l’assemblée. Cette situation n’a pas été tellement perceptible durant les  occupations de l’ASOEE et de l’École Polytechnique. Ces occupations ont tenu le rôle de lieu de rencontre prolétarien, plutôt que d’héberger des activités de prise de décision.</p>
<p><a href="#_ftnref">[14]</a> Pour comprendre a quel degré l’idéologie démocratique a miné la rébellion, on pourrait se référer à l’exemple de l’assemblée ouverte de Chalandri [quartier d’Athénes], ou, malgré les réactions, on a toléré la présence de boutiquiers locaux et leurs pleurnicheries qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour payer les salaires de leurs employés. À un autre moment, un occupant est allé jusqu’à proposer qu’il n’y ait pas de nouvelle manif dans le centre de Chalandri (et que les manifestants se dirigent plutôt vers un grand centre commercial du quartier de Maroussi) parce que : « C’est Noël quand même, il faut que les boutiques de Chalandri gagnent un peu d’argent, c’est toujours ici qu’on fait des manifs ». Un extrait de la revue <em>Eutopie</em> (N° 17) est révélateur : « (…)<em> les antiautoritaires n’écoutaient pas toutes les opinions, leur seul but était de convaincre et non de discuter et de co-décider au risque qu’eux-mêmes soient convaincus par d’autres. Un exemple parlant : lors d’une assemblée populaire quelqu’un s’est opposé à la proposition d’une manif de solidarité aux arrêtés de décembre, disant que s’ils ont été arrêtés, ils ont du faire quelque chose. La réaction fut une attaque verbale en chœur par les antiautoritaires qui étaient supérieurs en nombre, et il devint ainsi clair que nous n’avons aucune raison de discuter de telles objections </em>».</p>
<p><a href="#_ftnref">[15]</a> Tout comme en 2008, de même en 1985, il y a eu des incidents violents, mais de moindre  envergure, après l’assassinat d’un jeune de 15 ans. En 1985, on se trouvait au début d’un processus d’attaque et d’érosion du très bref contrat social-démocrate grec. Les 23 ans qui se sont écoulés jusqu’à 2008 font une grande différence. Il y a eu l’effondrement du bloc capitaliste de l’Est et l’afflux massif d’immigrés depuis le début des années 1990, qui ont renversé le cours descendant de la profitalibilité du capital en Europe (mais, comme on peut le constater, seulement provisoirement et à un degré insuffisant). En 1985, il n’y avait pas la rage anti-répression qu’on peut repérer aujourd’hui parmi de larges fractions de la classe ouvrière, puisque le rôle de la répression dans la r<span style="text-decoration: line-through;">e</span>production sociale n’était pas aussi important qu’aujourd’hui. Le revers de la médaille est l’incapacité de l’État de réprimer les occupations de 2008, au contraire de la facilité avec laquelle il avait réprimé l’occupation de la faculté de chimie en 1985, ainsi que la participation dynamique de nombreux « citoyens indignés » aux côtés de la police en 1985, à comparer avec la participation complètement marginale des fascistes pendant les évènements de décembre à Athènes. En 1985, l’alliance entre les fascistes et la police était arrivée jusqu’à la tentative d’évacuation de l’École Polytechnique occupée.</p>
<p><a href="#_ftnref">[16]</a> Très récemment, dans un congrès de l’OME-OTE (syndicat de l’organisme des télécommunications OTE), la délégation du syndicat nouvellement constitué des contractuels travaillant dans les centres d’appel (call centers) de l’OTE (qui ne sont pas représentés dans l’OME-OTE et sont dans leur écrasante majorité des jeunes, dont de nombreux étudiants) a été violemment prise à parti par les syndicalistes de la présidence du congrès aux cris de « on ne vous connaît pas, qui êtes-vous ? ». De plus, à l’hôpital Evangelismos, les jeunes travailleurs précaires ont été repoussés violemment quand ils ont essayé de faire voter et d’imposer que le syndicat s’occupe de leurs revendications. Enfin, la plupart des ELME [branches régionales du syndicat de l’éducation nationale] n’acceptent pas dans leurs rangs les enseignants non titularisés qui travaillent à l’heure.</p>
<p><a href="#_ftnref">[17]</a> Un exemple parlant est l’évolution de la lutte des nettoyeuses qui sont employés par OIKOMET. Puisque la revendication du syndicat PEKOP de titularisation dans l’ISAP prend nécessairement la forme d&#8217;une embauche via les concours de l&#8217;ASEP pour le recrutement à la fonction publique, la division entre travailleurs « européens » et « non européens » était inévitable. Malgré cela, le syndicat persiste dans ses déclarations à demander la titularisation des nettoyeuses dans toutes les compagnies d’État ! – <em>NdT</em> : L&#8217;ASEP (Conseil Supérieur de Sélection du Personnel) organise les concours pour le recrutement à la fonction publique. En principe, le recrutement des fonctionnaires doit passer par ce concours-là. Le problème dans le cas de figure c&#8217;est que quelques 80 % des nettoyeuses d&#8217;OIKOMET n&#8217;auraient pas le droit de participer à un tel concours, parce qu&#8217;elles ne sont pas citoyens d&#8217;un pays de l&#8217;Union Européenne.</p>
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		<title>Joyeux Noël!</title>
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		<pubDate>Thu, 25 Dec 2008 17:48:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[En décembre dernier le vent de la révolte a soufflé de nouveau sur les villes. On a mis le feu à l’arbre de Noël de la place Syntagma et à la joyeuse ambiance des fêtes de fin d’année par la même occasion. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>En décembre dernier le vent de la révolte a soufflé de nouveau sur les villes. On a mis le feu à l’arbre de Noël de la place Syntagma et à la joyeuse ambiance des fêtes de fin d’année par la même occasion. L’assassinat du lycéen de 15 ans Alexandros Grigoropoulos par un garde spécial de la police<br />
a mis le feu aux poudres. Des milliers de prolétaires enragés sont descendus dans la rue et ont incendié les villes de la marchandise. L’explosion sociale que nous vivons en ce moment ne saurait être expliquée par la seule colère contre un assassinat d’État de plus ou contre la police. Il s’agit de beaucoup plus. C’est l’explosion d’une colère accumulée prenant sa source dans leur effort incessant, depuis des années, pour dégrader notre vie, un processus que semble accélérer un capitalisme en crise. Nous avons enfin trouvé l’occasion pour déclarer formellement et en actes: «Assez ! C’est notre tour maintenant!».</p>
<p><a href="wp-content/uploads/2008/12/Joyeux_Noel.pdf">Joyeux_Noel    [PDF</a>]</p>
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		<title>L’occupation, pas la démocratie!</title>
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		<pubDate>Thu, 01 Jun 2006 16:51:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[en Français]]></category>

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		<description><![CDATA[À propos de quelques mythes largement répandus ; à l’usage des étudiants combattifs (et pas seulement eux) de juin]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Introduction</strong></p>
<p>Pour commencer, nous devons écrire quelques lignes d’introduction sur le mouvement étudiant qui s’est répandu en Grèce en mai et juin dernier [2006]. Nous pensons que cela est nécessaire, puisque peu d’informations sont disponibles à ce propos en français [anglais]. Nous écrivons en tant que participants de ce mouvement, étant donné qu’au moins la moitié des membres de Blaumachen sont étudiants.</p>
<p>L’enseignement supérieur, en Grèce, subit une restructuration, conformément à la “Déclaration de Bologne” (1999), et comprise dans la restructuration néolibérale au sens large des rapports capitalistes en Grèce. Le but est, comme ailleurs en Europe, de produire une force de travail plus flexible, capable d’apprentissage tout au long de la vie et de requalification. Cette politique a créé une population de jeunes de plus en plus prolétarisés, condamnée largement à des conditions de travail flexibles et/ou au chômage. La restructuration actuelle de l’enseignement supérieur a rencontré les premières vagues de résistance dans la lutte des étudiants, en 2001. Toutefois, cette lutte est terminée, le travail scolaire a été de plus en plus intensifié depuis lors, et dans le même temps, des réformes législatives ont été mises en place (bien qu’elles n’aient pas été encore appliquées). Les tentatives de l’actuel gouvernement (néoconservateur) visent à réviser la Constitution qui, jusqu’à présent, garantit le caractère public de l’enseignement supérieur, et à réformer la législation sur l’enseignement supérieur afin de mettre en conformité l’université avec les impératifs d’évaluation, de compétitivité, de flexibilisation et de marchandisation. Cette tentative a déclenché la récente lutte des étudiants.</p>
<p>Les « journées de juin » ont été le mouvement étudiant le plus massif depuis 1986. 430 universités et instituts techniques ont été occupés (451 occupations en tout). Il y a eu un grand nombre de manifestations (les plus grandes à Athènes et Thessalonique, avec respectivement vingt et dix mille manifestants), des affrontements avec les flics dans le centre d’Athènes et des assemblées générales massives. D’après nous, « <em>Nous ne pouvons rien comprendre de cette lutte si nous croyons que le projet de loi est le seul problème du jeune prolétariat occupant les universités, abandonnant les études, manifestant et faisant ses propres fêtes. Au lieu de cela, nous vivons une explosion sociale qui est le reflet de la colère accumulée, la négation d’une vie quotidienne sur les campus de plus en plus intensifiée, de la pauvreté des choix infiniment limités offerts par le spectacle, de la promesse d’un futur avec rien d’autre qu’encore plus de travail, encore plus d’insécurité, encore plus de peur. L’opposition forte et déterminée au nouveau projet de loi représente la riposte du jeune prolétariat aux obsessions néolibérales :</em> ne nous faites pas porter le chapeau pour le fait que les besoins sociaux ne sont pas satisfaits ; nous ne paierons pas pour cela ; nous n’essaierons pas plus fort. <em>Toutefois, cette négation est segmentée et (jusqu’à présent) ne s’unifie pas dans une critique radicale du monde existant. Ce qui émerge pour l’instant, comme tendance dominante de ce mouvement, une tendance qui est sans cesse renforcée par la Gauche, c’est la défense contre l’expression institutionnelle de la restructuration de l’enseignement supérieur, ce qui signifie l’affirmation d’une forme précédente de la régulation des rapports de classe. Cela se retrouve dans des slogans comme “éducation gratuite et publique”, “nous voulons des emplois, pas du chômage”…</em> »<a href="file:///G:/Moza%20Temp/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal.doc#_ftn1">[1]</a> Finalement, ce mouvement a pris fin en juin, lorsque le gouvernement a annoncé que l’introduction de la nouvelle loi serait repoussée à l’automne ; lié à cela, nous ne saurions laisser de côté les pratiques des organisations (réformistes ou radicales) de gauche et les vacances d’été imminentes.</p>
<p>Nous savons que cette introduction est trop brève pour décrire et critiquer une lutte sociale dans son ensemble. Ce n’est pas l’endroit où entreprendre un tel travail. Nous travaillons actuellement sur un projet semblable, en grec. Pour l’heure, nous publions notre contribution en [anglais] français, <em>L’occupation, pas la démocratie !</em> Ce tract a été écrit par quelques-uns d’entre nous avec d’autres camarades durant les premiers jours du mouvement. Il a été distribué pendant la deuxième semaine des occupations et la manifestation de 10 000 personnes à Thessalonique. Son contenu a été défini par ce que nous voyions alors comme la principale faiblesse du mouvement, c’est-à-dire l’adhésion aux procédures démocratiques et généralement à l’idéologie démocrate, accompagnant l’absence de toute critique du travail scolaire et du rôle médiatique des médias. Un autre tract, sous le titre <em>Que les occupations deviennent des barricades temporelles</em> fut distribué à Athènes et Thessalonique durant les troisième et quatrième semaines du mouvement, critiquant les divers groupes gauchistes et introduisant la revendication d’un « salaire social ». Nous espérons que cela sera aussi disponible pour les lecteurs francophones [anglophones] dans le futur.</p>
<p><strong>À propos de quelques mythes largement répandus ; à l’usage des étudiants combattifs (et pas seulement eux) de juin</strong></p>
<p><em>L’idée de débattre démocratiquement, chaque jour, avec les non-grévistes, de la reconduction de la grève est une aberration. La grève n’a jamais été une pratique démocratique, mais une politique du fait accompli, une prise de possession immédiate, un rapport de force. Nul n’a jamais voté l’instauration du capitalisme. […] Une étrange idée hante ce mouvement, celui d’une occupation des facultés aux heures ouvrables. D’une occupation qui ne serait pas libération de l’espace. Où vigiles, pompiers, administration, prétextes d’autorité et de sécurité continueraient à exercer leur empire infantilisant, où l’université resterait platement l’université. Il est vrai que cet espace, une fois conquis, nous devrions le peupler, le peupler d’autre chose que du désir de retourner à la normale. Nous placer dans la perspective sereine qu’il n’y aura pas de retour à la normale. Puis habiter cette irréversibilité… […] Qu’on ne nous dise plus que ce que nous faisons est « illégitime ». Nous n’avons pas à nous envisager du point de vue des spectateurs de la lutte, ni a fortiori du point de vue de l’adversaire. La légitimité appartient à qui pense ses gestes. À qui sait ce qu’il fait, et pourquoi il le fait. Cette idée de la légitimité est évidemment étrangère à celle d’État, de majorité, de représentation. Elle n’obéit pas au même type de rationalité, elle pose sa propre rationalité. Si le politique consiste en la guerre entre différentes légitimités, entre différentes idées du bonheur, notre tâche est désormais de nous donner les moyens de cette lutte. Sans autre limite que ce qui nous paraîtra juste, et joyeux.</em></p>
<p align="right">Extraits du « <em>4ème communiqué du comité d’occupation de la Sorbonne en exil</em> »,</p>
<p align="right">distribué durant l’agitation de mars en France.</p>
<p>Nous débutons ce petit exposé en rappelant un moment de l’explosion sociale en France, il y quelques mois. Nous faisons certes référence à la France, mais principalement pas à ce qui est vraiment arrivé là-bas, mais à ce qui n’est pas arrivé ; aux échecs et faiblesse de ce mouvement ; au contenu révolutionnaire qui n’a pas existé et aux pratiques qui n’ont pas eu lieu ; aux choses que nous devons dépasser afin que ces leçons de lutte deviennent une partie de notre propre mémoire, de notre propre lutte ici. Le mouvement en France a pris fin. Ce qu’il a laissé, ce n’est pas seulement le retrait partiel du « CPE », mais aussi un héritage aux esprits de ceux qui y étaient, dans les rues de la « Ville-Lumière » et dans le reste de la France ; des moments de poésie humaine et de joie collective.</p>
<p>Tout le campus de notre ville est dorénavant occupé et sous notre contrôle. Nous manifestons dans les rues pour renverser l’attaque capitaliste contre nos vies, une attaque que représente la nouvelle loi. Nous n’acceptons la solution que le capital nous offre. Cela ne veut pas dire que nous sommes satisfaits de ce qui existe actuellement. En occupant l’université, en luttant, nous créons une barricade temporelle, que nous souhaitons voir devenir une attaque total contre le monde existant. Nous sommes las de travailler de plus en plus intensément et toujours sans être payés. Nous sommes las de toute ces conneries telles que « la vie étudiante », « le savoir », et « l’éducation ». Nous sommes révoltés par le fait que nous en venions à penser comment le capital pourrait mieux gérer notre exploitation. Nous sommes accablés par les jeux politiques, les tactiques politicardes et toute pensée ayant trait au coût politique. Seuls ceux qui s’engagent dans la politique peuvent subir un coût politique. La seule politique qui nous concerne est l’abolition de la politique. Nous avons donc besoin de nous débarrasser de certains mythes qui hantent les esprits de nombre de gens avec lesquels nous luttons, côte à côte.</p>
<p><strong>Premier mythe : la majorité a toujours raison</strong></p>
<p>L’idée que, dans un mouvement, on doive compter les mains, ou même qu’on le puisse, n’a aucun sens. Donner suite à cette idée est se placer soi-même à la merci de l’illusion démocratique selon laquelle la volonté collective est la simple addition des volontés individuelles souveraines, alors qu’elle est en réalité le résultat d’un jeu complexe d’influences mutuelles. Le mythe démocratique souhaite nous convaincre que seuls les individus existent, chacun avec ses propres responsabilités<a href="file:///G:/Moza%20Temp/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal.doc#_ftn2">[2]</a>, sa volonté propre et ses propres pensées. Notre expérience, toutefois, prouve que les rapports humains, les communautés et la joie du contact humain existent ; ce que nous voyons, ce que tout cela est détruit jour après jour. Leur démocratie veut que nous soyons seuls, des individus isolés névrosés. Leur contradiction est que nous ne pouvons produire du profit pour eux en étant isolés, et donc la coopération productive entre nous doit toujours être assurée. C’est dans cette contradiction que réside notre puissance.</p>
<p>Quand se constituent des procédures de délibération (une assemblée, une coordination ou un parlement), la principale question, ce ne sont pas les procédures par lesquelles la volonté de tous les participants peut s’exprimer, mais le rapport entre le processus de débat et l’action, une question qui ne peut pas être dissociée de la nature de l’action elle-même. Nous n’avons que faire des procédures par lesquelles l’opinion de tout un chacun peut s’exprimer. Nous ne voulons pas débattre avec tout le monde. L’opinion de ceux qui essaient, à un moment donné, de changer leurs conditions de vie, est celle qui nous concerne. Si une situation est suffisamment riche de possibilités, on peut tout à fait concevoir une minorité soutenant sa propre action à côté de la majorité, et que le résultat des leurs actions mène alors une bonne partie de la majorité à rejoindre la minorité, ou alors à montrer à la minorité qu’elle a fait fausse route. La domination de l’illusion démocratique conduirait la minorité à l’inertie du fait du respect de la procédure, et le mouvement dans son ensemble perdrait l’opportunité d’une avancée qualitative. Ce que nous disons ici peut facilement se comprendre si l’on songe à la procédure des assemblées générales d’étudiants. Nous sommes tous contents que la majorité soutienne l’occupation et la lutte. Mais que se passerait-il si le DAP [l’organisation étudiante du gouvernement] (ou un quelconque « DAP ») mobilisait plus de gens dans certaines écoles (ou même dans toutes), devenant majoritaire ? Devrions-nous accepter notre défaite en adhérant à la légitimité démocratique ? Toute procédure démocratique finit par se retourner contre notre révolte. L’État et tous les partis ont l’habitude d’outrepasser la légitimité démocratique quand elle ne sert pas leurs buts. La preuve se trouve tout autant dans l’histoire des régimes fascistes et notre expérience directe de lutte, maintenant. Nous serions encore plus heureux si 500 personnes déterminées à continuer à lutter, bien que minoritaires dans une assemblée générale, détruisaient la dictature de la majorité.</p>
<p><strong>Deuxième mythe : l’occupation n’est qu’un moyen.</strong></p>
<p>Même si la plupart des universités du pays sont occupées, il y a toujours différentes compréhensions de la signification de l’occupation de nos lieux de travail. L’occupation est un acte qui bloque le processus productif, que ce soit pour produire des voitures, de l’enseignement supérieur, ou des humains-marchandises, c’est-à-dire nous. De ce point de vue, l’occupation peut être considérée comme un moyen de pression, puisqu’elle gèle le processus de production du profit (et aucun patron, aucun gouvernement ne peut accepter un tel gel). Mais, par dessus tout, l’occupation est un acte de réappropriation de l’espace et du temps dominés par le capital. Le blocage des fonctions universitaires signifie que, en premier lieu, nous arrêtons de travailler, d’étudier, d’être présents dans les hôpitaux et les cours obligatoires. Au moins, nous avons un peu de temps… un peu de temps pour vivre (ce que nous ne pouvons pas faire d’habitude). Au moins, nous sentons que le campus de l’université est à nous, et nous arrêtons de gaspiller notre activité quotidienne dans un lieu étranger. Au moins, nous pouvons vraiment rencontrer d’autres gens, rire, traîner, nous faire plaisir. Nous savons que, dans la situation actuelle, ces moments de négation sont probablement temporaires. Dans quelques semaines l’occupation sera finie. Néanmoins, <em>nous devons accueillir avec sérénité le fait qu’il n’y aura pas de retour à la normale, et ensuite habiter cette irréversibilité</em>.</p>
<p>Il est important d’empêcher ce projet de loi d’être voté ou appliqué puisque cela signifierait une détérioration de nos vies. Il est aussi important de créer ces formes d’organisation qui remettront en cause le mythe démocratique et éviteront d’être figés de la sorte, puisque toute forme d’organisation figée nous est étrangère. Aucune forme particulière ne garantira jamais la nature du mouvement. Mais, ce qui nous concerne en premier lieu est <strong>de créer des situations capables de rendre difficile la possibilité de retourner à l’état antérieur des choses</strong>. C’est une question de commencer à modifier, bien que légèrement, les conditions d’existence de ceux que le mouvement a concerné – dans et en-dehors de lui. Il y 20 ans, toujours en France, quelques postiers avancèrent l’idée de délivrer le courrier gratuitement. Si une seule poste l’avait fait – par exemple en affranchissant les lettres sans payer – cela aurait eu un impact dont tout le mouvement aurait bénéficié et dont les ondes de choc se seraient répandues dans toute la société : l’action d’une minorité aurait eu infiniment plus de poids, pour eux comme pour les autres, que des centaines de milliers de votes dans les assemblées.</p>
<p><strong>Troisième mythe : images et actions.</strong></p>
<p>Ce mouvement est hanté par l’idée d’attirer l’attention des médias sur ses actions et ses “justes revendications”. Nous trouvons cette idée absurde et même hostile. Le seul rôle que les média puissent jouer est d’incorporer le langage du mouvement dans le langage dominant, celui du capital. La seule attitude que nous devons avoir envers les médias est celle de nier totalement la domination de l’image. Tant que le discours du mouvement reste dans la limite de la gestion des problèmes du capital, il se réconciliera avec le langage médiatique (ou du moins avec ceux [des médias] pratiquant l’opposition à la stratégie du gouvernement actuel). Notre parole ne peut échapper à la médiation de l’image et des mensonges médiatiques si ce n’est par le développement de ses qualités propres et son reflet dans les actions limpides correspondantes. Des pratiques de révolte ont déjà émergé ; nous avons bloqué le processus productif d’enseignement et de recherche dans les campus. Nous devons étendre ces pratiques au champ de la circulation des marchandises-biens et des marchandises-humains en bloquant les routes et les gares. Nous avons beaucoup à apprendre de l’expérience française par rapport à ça. Après tout, est-ce que nous ne voulons pas bloquer la reproduction des rapports sociaux capitalistes ? Est-ce que nous ne voulons pas abolir ce qui nous aliène de notre propre vie ? En ce sens, le mouvement doit se doter de ses propres moyens de diffusion de son expression ; il doit développer sa propre voix. <em>La force d’un mouvement se trouve dans son pouvoir effectif, non dans ce qui est dit de lui, et dans le commérage malicieux à son propos</em>.</p>
<p>La dictature de l’image ne se retreint pas au rapport entre le mouvement et les médias. Elle implique aussi les rapports qui se développent entre les individus dans le même mouvement. <em>La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle</em> ; la séparation entre ceux qui sont impliqués dans le mouvement et ceux qui le regardent (fragmenté) à la télé ; entre ceux qui votent juste pour des actions et ceux qui y prennent part ; entre ceux qui sont juste partie prenante et ceux qui organisent les actions, et ainsi de suite… Ces séparations créent des spectateurs à différents niveaux. Ce monde, qui est basé sur la séparation d’avec les produits de notre activité et notre capacité créative, nous reproduit comme spectateurs de notre vie. Nous sommes habitués à regarder notre vie plus qu’à la faire. Cela est si solidement imprimé dans nos esprits et nos corps que cela perdure aussi durant nos luttes. Prenez par exemple l’admiration pour ceux qui ont des « facilités de commandement » ou dotés de la capacité de délivrer un discours galvanisant, les applaudissements pour des discours syndicaux vains, les millions de photos d’assemblées générales massives, l’idée obsessionnelle que nos manifestations doivent se diriger vers les bâtiments gouvernementaux, symboles des prise de décision, l’affrontement spectaculaire avec les flics… c’est ce que le spectacle en général attend. <em>Le spectacle est le cauchemar de la société moderne emprisonnée qui en définitive n’exprime rien de plus que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien du sommeil</em>. Ce que le mouvement est obligé de faire afin d’avancer, c’est écraser l’image par les actions créatives de nous tous.</p>
<p><strong>Quatrième mythe : coordination.</strong></p>
<p>La coordination nationale reflète la stérilité de la politique et essentiellement notre faiblesse. Les syndicalistes, des dizaines de groupes de gauche, offrent des plateformes écrites par avance par leurs dirigeants. La coordination nationale est une tentative politique certaine de dominer le mouvement. Nous savons que coordonner les actions de différentes fractions du mouvement dans un cadre plus large est nécessaire ; de même pour la confrontation des idées dans le mouvement. Toutefois, non seulement l’idée d’une coordination nationale (de la façon dont elle s’est jusqu’à présent développée) ne met pas cela en avant, mais est aussi réfractaire à une telle nécessité. Le seul débat existant est sur la nécessité de la coordination, sur le « quand » et le « où », mais il n’y a pas de discussion sur <strong>ce que nous allons exactement coordonner</strong>. La discussion sur le contenu de nos actions est presque totalement absente de la plupart des comités d’occupation. Dans les cas où une tendance politique domine, le contenu est évident ; c’est leur plateforme politique. Dans le reste des comités, la discussion est toujours repoussée afin de ne pas rompre une soi-disant unité sur les « minima ».</p>
<p>Il est tout à fait clair dans de telles conditions que la coordination nationale signifie la domination de la plateforme politique de l’organisation ou des organisations qui domineront (en premier lieu en termes numériques) dans l’amphithéâtre du conflit. Ils nous veulent spectateurs. Au contraire, parce que nous ne recherchons pas les « minima » mais le maximum (« nous ne voulons pas juste un croûton de pain, mais toute la putain de boulangerie », comme disait un vieux slogan), nous devons détruire cette logique et coordonner nos mutineries de façon autonome.</p>
<p><strong>Cinquième mythe : Vous avez tort ; je ne travaille pas… Mais quand je serai grand je serai docteur !</strong></p>
<p>Très peu sont ceux qui n’ont pas d’ores et déjà compris que l’université a partie liée avec le marché du travail ; personne ne croit que l’enseignement supérieur a des buts tels que ouvrir les horizons de chacun, fournir une culture variée ou toute autre connerie résiduelle de l’Académie Platonicienne (pour les amoureux de l’Antiquité, nous pouvons rappeler que dans l’Athènes antique, il n’y avait pas que les chics types – mâles bien sûr – débattant dans le cadre des procédures de la démocratie directe, mais beaucoup, beaucoup d’esclaves aussi qui auraient volontiers chié devant les portes de la « république idéale »). D’un côté, l’université produit du savoir nécessaire à la reproduction du système du travail salarié (nouvelle technologie, la vapeur idéologique d’une société d’exploitation, etc.). De l’autre, de nouveaux travailleurs sont produits clés en main avec ces attributs qui les rendent plus exploitables par leurs futures employeurs (déqualifiés, flexibles, catégorisés, et bien sûr compromis corps et âme dans la réalité capitaliste – les divers nouveaux projets de loi viennent juste compléter cette condition).</p>
<p>Ce qui est bien dissimulé, c’est que les études universitaires sont du travail, pas juste potentiellement du travail. Nous sommes déjà pris dans le procès de production, produisant une très précieuse marchandise ; nous-mêmes. <em>Les heures de travail étudiant ressemblent à celles « librement » employables ou mieux encore à celles de celui qui est totalement subsumé sous le rapport d’exploitation du travail ; de ceux qui ont travaillé toute leur vie durant</em>. À l’école de médecine (la majeure partie d’entre nous y gaspille leur vie quotidienne), qui vomit un soi-disant gratin de travailleurs sur le marché, le travail scolaire est de plus en plus intensifié. La version moderne du futur docteur est bâtie par de nombreuses heures d’entraînement pratique dans les hôpitaux d’application, de jours de garde, de présence obligatoire à de nombreux cours et colloques, et des études à plein temps, qui n’ont rien à voir avec le rêve de la Renaissance de l’homme universel, puisque toute son existence est absorbé exclusivement par la médecine. Le masque idéologique de ce travail intensifié, non-payé, consiste en des mots comme « éducation », « professionnalisme » et « conscience ». Toute une génération de jeunes gens a été bercée par les valeurs du Rêve- Américain-made-in-Greece, celui de devenir un respectable avocat ou docteur ; et s’ils vont se dévouer à leur discipline (comprendre : travail éreintant sans autres intérêts en parallèle), obtenir leurs diplômes avec mention (comprendre : individualisme et compétition féroce), lécher le cul des docteurs-éducateurs, ils seront gratifiés avec la reconnaissante sociale adéquate et un gros salaire.</p>
<p>Nous serons probablement amenés à nous souvenir que l’époque pendant laquelle nombre de médecins représentaient une partie « sécurisée » de la petite bourgeoisie est terminée depuis pas mal d’années. Les étudiants en médecine viennent en majorité de familles ouvrières, qui probablement ne peuvent pas couvrir les frais d’un cabinet de consultation privé, même modeste. La plupart d’entre eux vont être embauchés dans une des différentes entreprises (publiques ou privées) du secteur de la santé ou alors grossir les rangs des chômeurs. Un énorme prolétariat médical est apparu en Grèce durant les 10 dernières années ; le capital n’a rien d’autre à nous offrir comme solution sinon d’introduire des examens pour obtenir une spécialité médicale, de concert avec un système d’évaluation continuelle des médecins en exercice. Peuvent avancer ceux qui sont « méritants ». Méritants pour quelle chose ? Pour être le plus productifs possible pour le capital, bien sûr. Le travail aliéné épuisant à l’université signifie (pas pour tous) passer les examens et devenir interne, devenir interne signifie (pour tous) du travail aliéné épuisant à l’hôpital.</p>
<p><strong>Sixième mythe : un mythe qui contient tous les mythes.</strong></p>
<p>En guise de conclusion ; nous n’avons aucun intérêt aux discussions sur les modalités de la délivrance du savoir par l’université. Nous ne cherchons pas un savoir étranger, mort, indifférent, incompréhensible qui se présente face à nous, que nous ne faisons qu’absorber. Nous n’avons aucun intérêt aux discussions sur l’amélioration des institutions démocratiques de cette société. Nous ne voulons pas être des individus seuls, isolés, dont les rapports sont médiés par l’argent, l’image ou le vote. Nous n’avons aucun intérêt aux discussions sur la façon dont nos représentants pourraient mieux correspondre à nos revendications (que ce soit des notes servant aux examens ou des mobilisations). Nous ne voulons pas être spectateurs. Nous n’avons aucun intérêt aux discussions sur la façon dont notre travail pourrait être organisé de façon différente. Nous ne voulons pas travailler. Nous ne voulons pas être segmentés : médecins, ouvriers, citoyens, consommateurs, hommes, femmes, travaillant aujourd’hui, plus tard nous divertissant et de temps en temps votant dans des procédures complètement séparées du mouvement incessant de la vie. Nous avons intérêt à transformer nos vies en une expérience unifiée et créative. Afin d’y parvenir, nous devons abolir cette université et le reste de la société marchande.</p>
<p><em>« Nous avons fait de notre corps un vaste cimetière d’anticipations et de désirs assassinés ; nous abandonnons les choses les plus importantes, les plus essentielles, comme jouer et parler avec les enfants et les animaux, avec les fleurs et les arbres, s’amuser l’un avec l’autre et être heureux, faire l’amour, profiter de la nature, des magnifiques productions de la main et de l’esprit humain, plonger doucement tout au fond de nous, parvenir à nous connaître et connaître notre prochain… »</em></p>
<p><em> </em></p>
<p align="right">Chronis Missios<a href="file:///G:/Moza%20Temp/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal.doc#_ftn3">[3]</a>, <em>Souris, mec… Qu’est-ce qu’il y a de si difficile ?</em></p>
<p style="text-align: right;">Avec mes sentiments,</p>
<p style="text-align: right;">Depuis l’occupation de l’École de médecine de l’Université de Salonique,</p>
<p style="text-align: right;"><em>Luther Blissett</em></p>
<hr size="1" /><a href="file:///G:/Moza%20Temp/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal.doc#_ftnref1">[1]</a> Editorial de <em>Blaumachen</em>, n°1, juin 2006</p>
<p><a href="file:///G:/Moza%20Temp/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal.doc#_ftnref2">[2]</a> Pensez combien cette conception est éloignée de chaque affirmation ministérielle que « [le prolétaire] est responsable de son chômage. Il n’a pas essayé assez fort.»</p>
<p><a href="file:///G:/Moza%20Temp/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal/Occupation_pas_democratie_PresqueFinal.doc#_ftnref3">[3]</a> Chronis Missios (né en 1930) est issu d’une famille ouvrière. Militant de la gauche, condamné à mort durant la guerre civile à l’âge de 17 ans, il a passé au total, entre 1947 et 1973, une vingtaine d’années comme détenu politique, en prison ou en exil (c’est là qu’il a appris à lire et écrire). Ce n’est qu’en 1985 que paraît son premier livre (<em>Toi au moins tu es mort avant</em>). Le livre cité est son deuxième, publié en 1988. Assumant avec fierté son passé, et se basant souvent sur un humanisme combattif, il devient très critique de la gauche (« Il y a deux sortes de révolutionnaires. Ceux qui croient en une autre civilisation et veulent renverser le système et ceux qui se trouvent en dehors de ce système et veulent simplement le comprendre pour prendre part au jeu. Je crains que la gauche d’aujourd’hui ait fini par appartenir à ce deuxième genre ») – ndt.</p>
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